L'âme du poète

"Eurydicen !" toto referebant flumine ripae.

  "Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.

VIRGILE, Géorgiques

(Mort d'Orphée)

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Inspiration

  
L'Esprit souffle où Il veut ; et tu entends sa voix, 

Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.

Saint-Jean  III, 8    

 

   

(Iegor Reznikoff à l'abbaye du Thoronet) 

        

 

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Musique

Mardi 18 mai 2010 2 18 /05 /2010 17:36

         Continuons à brosser une rétrospective de mes aventures en reculant dans le temps...


     Avant-hier, je me suis rendue à Fontainebleau pour assister à un concert donné en mémoire de mon père par son successeur au lycée François Ier de cette ville.


Annonce concert 16 mai 

 

        En effet, Jean-Jacques Prévost a pris la succession jusqu'en 2007 de mon père dans la section A3 musique qu'il avait créée aux tous débuts de son histoire (elle s'appelait alors A6). Et de même qu'Eric Lebrun, ancien élève de mon père, est venu lui rendre hommage en exécutant pour nous le Choral du Veilleur de Jean-Sébastien Bach aux grandes orgues de l'église  de Saint-Louis, de même Jean-Jacques Prévost, animateur d'une chorale remarquable (Laudate Dominum), a pu trouver parmi ses anciens élèves l'essentiel des musiciens qui constituent son orchestre dans cette majestueuse prestation, ainsi qu'au moins l'une des voix solistes.

 

ConcertFBleau-160510-01

     Dans l'église comble, chacun a retenu son souffle de la première à la dernière seconde... Et ce n'est qu'après de nombreux rappels que nous pensâmes à prendre quelques photos durant l'exécution en bis du dernier verset du Credo :  

« Et exspecto resurrectionem mortuorum, et vitam venturi saeculi - Amen »

« Et j'attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir - Amen »

 

 

 

        Cette oeuvre magistrale d'une durée de deux heures est une des rares compositions du Maître de Leipzig sur un texte latin destiné à l'Eglise Catholique ; et si certains le trouvent plus convaincant dans ses cantates ou ses Passions, je trouve pour ma part beaucoup de points communs entre ces pages et celles du Magnificat, qui est sans nul doute l'un des chefs d'oeuvre du Kantor. Dans tout ce qui concerne la religion et la spiritualité, Bach conserve la même puissance incomparable.

 

ConcertFBleau-160510-02La première photographie était prise en "haute définition" ; celle-ci est prise au flash... Comparez. Les deux peuvent être agrandies (ainsi que la dernière ci-dessous) et si vous agrandissez, celle-ci sera de meilleure qualité quoique l'autre reflète mieux la véritable luminosité du lieu. Ainsi vous pourrez apercevoir à droite du mollet droit du chef d'orchestre, sous le pupitre, le hautbois d'amour dont je vous parle plus bas. 

 

      Voici l'un de mes passages préférés, le premier verset du Sanctus, interprété ici par "The Sixteen" sous la direction de Harry Christophers. 

            

            

« Sanctus, sanctus, sanctus, Dominus deus Sabaoth ! Pleni sunt caeli et terra gloria ejus »

« Saint, saint, saint, le Seigneur, Dieu de l'Univers ! Le ciel et la terre sont remplis de sa gloire »

           Malgré une interprétation que je trouve un peu sèche, je vais réutiliser le deezer pour vous faire entendre un passage plus lent, afin que vous ayez une idée de la diversité de l'oeuvre. Malheureusement je ne possède la messe en si mineur qu'en deux cassettes audio, il m'est donc plus facile de puiser dans les ressources du net (d'ailleurs le passage du "sanctus" ci-dessus est à cause de cela en mono) ; vous en goûterez tout de même la recherche harmonique... Il s'agit d'un verset tiré du Credo, le "et incarnatus est ".

« Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine, et homo factus est. »
« Par l'Esprit-Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s'est fait homme. »

    C'est aussi l'un de mes passages préférés.
    Et comme je ne puis tout de même ignorer les nombreux airs interprétés par les solistes, et à chaque fois accompagnés d'un instrument mis en valeur (la flûte, le violon, le cor même dans un air de basse), je ne résiste plus au plaisir de vous faire découvrir cet air pour alto (ou contre-ténor) dans lequel l'instrument concertant est le hautbois d'amour... Un instrument magnifique maintenant trop oublié, l'intermédiaire entre le hautbois classique et son "grand-frère" le cor anglais.

 

 

Il s'agit d'un extrait du Gloria :

« Qui sedes ad dextram Patris, miserere nobis »

« Toi qui es assis à la droite du Père, prends pitié de nous »

 

Pour terminer, le salut des solistes et du chef :
ConcertFBleau-160510-03De gauche à droite : Emilie Rose Bry (soprano 1), Dominique Mc Cormick (soprano 2), Jean-Jacques Prévost (chef d'orchestre), Sophia Castiello (alto), Gil Chazallet (ténor), et Olivier Ayault (baryton).


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Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /2010 17:16
       Après l'Opéra baroque d'Henry Purcell Didon et Enée, puis la vaste fresque d'Hector Berlioz "les Troyens", les aventures d'Enée ont encore inspiré le compositeur du XXe siècle Albert Roussel, à travers l'argument de Joseph Weterings.

Vénus & Enée-Giovanni Battista Tiepolo
Vénus abandonnant Enée sur le rivage de Lybie
par Giovanni Battista Tiepolo


         Mais avant d'en parler, je me suis posé cette question : en quoi Enée peut-il être considéré comme le fondateur de Rome ? Et puisque je vous disais à la fin de mon second article sur Les Troyens que Didon mourait en prophétisant la prise de Carthage par les Romains, en quoi ceci se rapporte-t-il à Virgile, alors que dans l'Enéide la malheureuse Reine s'effondre sans un mot, sinon trois gémissements ?
       En voici donc l'explication : quoique voyant "plus large" dans son adaptation que Henry Purcell, Berlioz a utilisé un puissant raccourci afin de terminer sur la mort de Didon ; mais dans l'Enéide celle-ci ne se situe qu'au IVe chant de l'épopée, et au sixième le héros rencontre la Sybille de Cumes, redoutable prophétesse qui lui prédit son glorieux avenir... Les six derniers chants (il y en a douze en tout) décrivent donc par le menu l'arrivée d'Enée dans le Latium, puis les guerres qu'il doit affronter avant d'obtenir l'alliance du roi Latinus et d'épouser sa fille Lavinia. Pour ne pas avoir à étendre son oeuvre à l'infini, Berlioz avait dû mettre dans la bouche de Didon ce que plus tard dirait l'oracle, et ainsi laisser sous-entendre la fin de l'aventure. Voyez ici pourquoi Virgile imagina toute cette filiation, et en voici ci-dessous la généalogie, selon un article trouvé dans Wikipedia anglais (ici) :

Enée - arbre généalogique
  J'ai surligné en jaune les dieux intervenus dans cette famille, et le résultat est assez impressionnant ! Par ailleurs vous avez en vert Enée lui-même ainsi que les premiers Rois de Rome, tandis qu'en rose j'ai fait apparaître les personnages connus, soit dans l'histoire de Troie, soit dans l'histoire de Rome. (Vous pouvez cliquer sur le schéma pour l'agrandir).
         Il y a un petit souci avec "UCI", qui est une traduction de Google pour "ILUS". En effet j'avais utilisé la formule "traduire cette page" ! Et si vous recherchez le dit "Ilus", vous tombez à nouveau sur un site anglais "Greek Mythology Index, qui lorsqu'on en demande la traduction vous redonne "UCI" pour "Ilus" !! Bizarre (voyez , si le lien fonctionne, sinon refaites la manip). Il y en a bien deux en effet.
     
     Ayant voulu donner à son héros l'étoffe d'Ulysse, Virgile décida de le faire descendre aux enfers, avec l'aide de la Sybille (l'équivalent latin de la Pythie de Delphes). Ce passage étonnant, situé juste au centre du poème épique, sonne comme une transition entre le passé troyen d'Enée (que celui-ci avait évoqué devant Didon), et son destin futur de guerres et de conquêtes : en le conduisant parmi les ombres, celle-ci lui permet de découvrir non seulement son avenir, mais aussi sa descendance. Cependant il croise aussi son père, Anchise, d'anciens compagnons d'armes, et même Didon qui erre parmi le jardin des "morts par amour" et ne le reconnaît plus...

       C'est de cet épisode que s'inspira Joseph Weterings pour l'argument qu'utilisa Albert Roussel dans ce ballet intitulé Aeneas.

Albert-Roussel.jpg
Albert Roussel
       C'est une oeuvre de commande, et sans doute sa dernière oeuvre, qu'Albert Roussel (1867-1937) composa pour la clôture de la 3e session d'enseignement musical et dramatique de l'exposition de 1935.
       Conçue sous forme de ballet (on connaît le talent du compositeur pour le ballet, notamment à travers "le Festin de l'Araignée", qui le fit découvrir du grand public, et "Bacchus et Ariane", autre sujet mythologique), cette oeuvre austère et profonde a des relents d'initiation.

         En effet on y voit Enée entrer dans la grotte où l'attend la Sybille, et qui est l'antichambre des Enfers. Quelques ombres viennent virevolter autour de lui, puis il demeure un temps indéfini dans les ténèbres, jusqu'à ce qu'apparaisse la prophétesse, majestueuse et impressionnante.
       Alors lui sont imposées trois épreuves :
         - Tout d'abord il est confronté aux plaisirs du monde, auxquels il doit renoncer.
         - Puis Didon lui apparaît, qui l'appelle en vain, tandis que dans le lointain des voix lancinantes se font entendre : "il faut brûler Carthage !"
        - Enfin, ses camarades de guerre, ses anciens compagnons morts durant le voyage le supplient de ne pas les abandonner.
        Enée sort vainqueur de ces épreuves, et on entend une voix proclamer :
  "Aeneas s'est dépouillé de sa personnalité d'autrefois. Il vit à présent dans son oeuvre. Il vit dans Rome !"
         Alors retentit un hymne à la gloire du peuple Romain.
  
         Cette oeuvre aux accents vigoureux et précis, comme toujours chez Albert Roussel, comprend des choeurs (choeur des ombres, choeur des soldats, hymne final), mais s'accompagne aussi, du moins à l'entrée, de fanfares de cuivres qui ne laisse pas de me rappeler l'initiation de Tamino dans La Flûte Enchantée de Mozart. Y a-t-il là une relation avec la Franc-Maçonnerie ? Je n'en sais rien et il n'en est question nulle part...
         Quoi qu'il en soit, ce sera pour l'auteur une sorte de testament puisque, succombant deux années plus tard à une crise cardiaque, Albert Roussel vit à présent pour nous dans son oeuvre.

        En voici donc des extraits, parmi lesquels vous verrez apparaître la délicieuse sensibilité de cet homme qui, sous des dehors virils (n'avait-il pas été officier de marine ?), cachait une profonde tendresse (orphelin de ses deux parents dès l'âge de sept ans, il avait appris à discipliner ses sentiments).
           
Ci-dessus l'entrée d'Enée dans la grotte sombre et silencieuse (2'35).
(Belle opportunité, le deezer offre juste des extraits du disque que je possède, et donc que je voulais vous présenter !)

Le passage intitulé "les Joies funestes", autrement dit : première épreuve (6'57).

Deuxième épreuve : "les Amours tragiques", avec le souvenir de Didon. On retrouvera ici le même solo de violon alto que dans "Bacchus et Ariane", sorte de signature roussellienne du désespoir amoureux (3'47).

Entre chaque épreuve on entend cette fanfare, intitulée "interlude", comme une page qui se tourne avec des variantes (cela rappelle un peu les passages d'un tableau à l'autre, dans "Les tableaux d'une exposition" de Moussorgsky) (0'58).

Enfin Enée est vainqueur et voici sa danse de joie (03'01) :

Puis retentit l'Hymne final, splendide dans sa rigueur hiératique (on dirait un colonne de marbre qui jaillit vers son chapiteau !). Cette plage suit immédiatement la précédente et une transition précède l'éclosion de l'hymne (5'53).


      Merci au partenariat avec Deezer qui m'a permis de vous passer des extraits entiers sans avoir à les calibrer, puis héberger, enfin insérer avec le dewplayer ! Voici le disque en question, dont la couverture représente un ange à cause de l'autre oeuvre enregistrée : le Psaume 80. Le ballet Aeneas entier dure 38', il est ici assorti du Psaume et de deux oeuvres courtes.

Disque Aeneas  
Direction : Bramwell Tovey
EuropachorAkademie
Orchestre Philharmonique du Luxembourg
(Benjamin Butterfield est le ténor qui intervient dans le Psaume 80)

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Jeudi 18 février 2010 4 18 /02 /2010 18:36
         Voici la seconde et dernière partie de cette évocation de l'Enéide par Berlioz, dans son Opéra "Les Troyens".
           Le Ve et dernier acte voit la mort de Didon, qui dans un ultime pressentiment prédit que son futur vengeur, Hannibal, sera écrasé par les descendants d'Enée, les Romains.
           J'en ferai moins de commentaires, si ce n'est pour dire que l'épisode est beaucoup plus long que chez Purcell, et ici encore le plus proche possible de l'esprit de Virgile.

         Malgré le désespoir d'Enée qui lui affirme qu'il l'aime et qu'il part malgré lui, poussé par des avertissements divins de plus en plus pressants, Didon ne peut accepter cet abandon et sent au fond d'elle-même qu'elle ne lui survivra pas. Devant l'inquiétude de sa soeur Anna, elle prétend vouloir offrir un sacrifice aux divinités des morts afin d'obtenir l'oubli du Troyen, en jetant dans un bûcher tous les souvenirs qui lui restent de lui.

            Tandis que celle-ci s'éloigne pour les préparatifs, elle exprime sa résolution et fait ses adieux à la ville qu'elle a construite, dans un air plein d'émotion où reparaissent les thèmes de son duo d'amour de l'acte précédent ("nuit d'ivresse et d'extase infinie").
         Pour apporter un peu de vie à cette évocation j'en ai cherché la vidéo sur Youtube ; mais le choix me laisse perplexe. En effet il en est une excellente interprétation par Régine Crespin : mais il s'agit d'un vieil enregistrement et il n'y a pas d'image ; de plus des sous-titres affichent la traduction en anglais. J'en profite pour ajouter comme il est sidérant de remarquer à quel point Berlioz est aimé des anglais, beaucoup plus que de nous français et que, bien évidemment, des allemands (qui ont d'autres grands romantiques).
               On trouve une autre interprétation apparemment excellente et scénique par Dame Janet Baker, mais elle est chantée intégralement en anglais. Par ailleurs, de nombreux extraits des Troyens apparaissent également publiés en Russe (quoique chantés en français ?), mais j'avoue que je ne m'y retrouve pas très bien.
                 Il me reste donc celle
de Waltraud Meier  ; j'avoue qu'elle n'est pas si mauvaise, comparée à la version que je possède avec Joséphine Veasey en Didon et Colin Davis à la baguette. Je regrette qu’il s’agisse apparemment d’un concert, mais il y a cependant un semblant de décor.
 
       Voici donc le texte de cette scène (directement inspiré du passage correspondant de Virgile) :

Ah !!!
Je vais mourir...
Dans ma douleur immense submergée
Et mourir non vengée !...
Mourons pourtant ! oui, puisse-t-il frémir
A la lueur lointaine de la flamme de mon bûcher !
S’il reste dans son âme quelque chose d’humain,
Peut-être il pleurera sur mon affreux destin.
Lui, me pleurer !...
Énée !... Énée !...
Oh ! mon âme te suit,
A son amour enchaînée,
Esclave, elle l’emporte en l’éternelle nuit...
Vénus ! rends-moi ton fils !... Inutile prière
D’un cœur qui se déchire... A la mort tout entière
Didon n’attend plus rien que de la mort.



 
Adieu, fière cité, qu’un généreux effort
Si promptement éleva florissante ;
Ma tendre sœur qui me suivis errante,
Adieu, mon peuple, adieu ; adieu, rivage vénéré,
Toi qui jadis m’accueillis suppliante ;
Adieu, beau ciel d’Afrique, astres que j’admirai
Aux nuits d’ivresse et d’extase infinie ;
Je ne vous verrai plus, ma carrière est finie !...



     Là-dessus, entrent les prêtres chargés du sacrifice, qui allument un bûcher au son d'une lente et triste mélopée. Et ce n'est qu'ensuite, à la stupéfaction impuissante de tous, que Didon se donnera la mort. Une autre vidéo en est disponible avec Tatiana Troyanos, dont le nom est prédestiné certes mais que je n'apprécie pas beaucoup car je ne vois aucun réalisme dans son jeu.
     En effet les assistants ne doivent pas deviner qu'elle va se poignarder, or elle reste un temps interminable l'épée brandie (il est vrai qu'elle est sensée jeter au feu cette épée qui a appartenu à Enée) ; puis, une fois blessée à mort, elle doit pousser trois gémissements (qui sont écrits dans le texte poignant de Virgile (Enéide IV, 690-692 :
«Trois fois elle s'est redressée et appuyée sur son coude, et trois fois elle est retombée ; de ses yeux errants elle a cherché la lumière du ciel et a gémi de l'avoir retrouvée ») : mais sur cette vidéo, on la voit se relever progressivement en poussant des "ah !" de plus en plus puissants, afin de proférer ses dernières paroles debout ! Mieux vaut imaginer la scène en l'écoutant seulement dans mon enregistrement avec Joséphine Veasey. En voici les paroles (notez que "Narbal" est le capitaine des gardes, dévoué à la reine) :



Enregistrement déjà cité précédemment.


DIDON (parlant comme en songe)

 Pluton... semble m’être propice...

En ce cruel instant... Narbal... ma sœur

C’en est fait... achevons le pieux sacrifice...

Je sens rentrer le calme... dans mon cœur.

 (Deux prêtres portant le premier autel s’avancent de gauche à droite, deux autres portant le second s’avancent de droite à gauche et font en se croisant ainsi le tour du bûcher. Didon, le pied gauche nu, les cheveux épars, après avoir déposé sur l’un des autels sa couronne de feuillage, le suit d’un pas saccadé. Pendant ce mouvement processionnel, Anna est à genoux à droite de la scène et Narbal à gauche. Entre eux le grand-prêtre de Pluton, debout, étend, en la tenant des deux mains, la fourche plutonique vers le bûcher. Enfin, saisi d’une énergie convulsive, Didon monte d’un pas rapide les degrés du bûcher. Parvenue au sommet, elle saisit la toge d’Énée, détache le voile brodé d’or qui couvre sa tête, et les jetant l’une et l’autre sur le bûcher, elle dit:)

 D’un malheureux amour, funestes gages,

Dans la flamme emportez avec vous mes chagrins !

 (Elle considère les armes d’Énée.)

 Ah !

 (Elle se prosterne sur le lit, qu’elle embrasse avec des sanglots convulsifs. Elle se relève et prenant l’épée elle dit d’un ton prophétique :)

 Mon souvenir vivra parmi les âges.

Mon peuple accomplira d’héroïques destins.

Un jour sur la terre africaine,

Il naîtra de ma cendre un glorieux vengeur...

J’entends déjà tonner son nom vainqueur.

Annibal ! Annibal ! d’orgueil mon âme est pleine !

Plus de souvenirs amers !

C’est ainsi qu’il convient de descendre aux enfers.

 (Elle tire l’épée du fourreau, se frappe et tombe sur le lit.)

 TOUS

 Ah ! au secours ! au secours ! la reine s’est frappée !

 (Narbal sort comme pour aller chercher du secours.)

 CHŒUR (derrière la scène et accourant)

 Quels cris ! ah ! dans son sang trempée

La reine meurt !

 (Narbal rentre, le grand chœur entre en scène.)

 Est-il vrai ? jour d’horreur ! malheur !

 DIDON (se relevant appuyée sur son coude)

 Ah !

 (Elle retombe.)

 ANNA (sur le bûcher)

 Ma sœur !

 (Didon se relève.)

 DIDON

 Ah !...

 (Elle lève les yeux au ciel et retombe gémissant.)

 ANNA

 C’est moi,

C’est ta sœur qui t’appelle...!

 DIDON (se relevant à demi)

 Ah ! Des destins ennemis... implacable fureur...

Carthage périra !!

  On voit dans une gloire lointaine le Capitole romain au fronton duquel brille ce mot : ROMA. Devant le Capitole défilent des légions et un empereur entouré d’une cour de poètes et d’artistes. Pendant cette apothéose, invisible aux Carthaginois, on entend au loin la Marche troyenne transmise aux Romains par la tradition et devenue leur chant de triomphe.

 DIDON

 Rome... Rome... immortelle !

 (Elle retombe, et meurt. Anna tombe évanouie à côté d’elle. Le peuple de Carthage, s’avançant vers l’avant-scène et tournant le dos au bûcher, lance son imprécation, premier cri de guerre punique, contrastant par sa fureur avec la solennité de la Marche triomphale.)

        Le rideau tombe sur la glorification de Rome au son de cette marche un peu convenue, et que j'ai coupée.


Enée et Didon - Guérin

Enée et Didon, par Guérin (1815)


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