Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.
VIRGILE, Géorgiques
(Mort d'Orphée)
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
Ce week-end m'a permis de faire une découverte particulière.
On dit toujours que les sages sont âgés, et souvent on ajoute que la vieillesse apporte la sagesse.
Sans doute suis-je à l'aube de l'âge où les choses commencent à se révéler...
Voilà.
Je devais me rendre en famille, mais pas vers des plus jeunes : vers des plus âgés.
La jeunesse n'enseigne rien, ou peu de choses : elle enseigne seulement le jaillissement de la vie, comme le ressac de la vague, comme une écume toujours nouvelle.
Mais la vieillesse...
J'ai rencontré ce week-end une personne que j'ai connue depuis ma naissance, et n'avais pas revue depuis très longtemps ; c'était une femme ravissante, rousse avec de magnifiques yeux verts, d'une intelligence, d'une culture et d'une distinction incomparables, dont la voix était mélodieuse et la conversation envoûtante. Elle m'avait toujours impressionnée et intimidée. Mais aujourd'hui elle était couchée dans un lit d'hôpital, couchée parce que devenue l'ombre d'elle-même : 95 ans ! Cependant lorsque j'entrai dans sa chambre, elle fut si heureuse de me voir qu'elle demanda plusieurs fois si elle ne rêvait pas ; et elle me surprit encore en s'exclamant "que j'avais toujours mon sourire de petite fille... "
Je lui répondis alors qu'elle aussi avait toujours le même sourire, le même regard ; et c'est de là que vint le miracle.
En effet quand je la regardais, blême sous ses cheveux pâlis, je retrouvais
dans ses yeux éclaircis, dans son sourire sans fard, la même personne qu'autrefois.
Or à la maison, comme par un fait exprès, on me montra des boîtes pleines de
vieilles photographies. Des photos de moi enfant, de mes soeurs, de mon frère, de mes parents et grands-parents ; des photos de ma mère enfant, de ses cousins et cousines, de mon grand-père jeune
avec ses propres parents, ses frères et sa soeur... Ces images, anciennes et de petit format, me semblèrent désuètes, dénuées de vie, comparables à ces objets surannés que l'on garde dans un
tiroir et qui sentent le moisi, ou à ces vieux livres d'histoire qui parlent d'une autre époque. L'enfance de ma mère, certes pour moi c'était "de l'histoire" ; mais ma propre enfance, en noir et
blanc et même en couleurs un peu altérées, cela me paraissait totalement irréel !! Je ne m'y reconnaissais même plus !
Et lorsque je passai aux photographies de ma vie de jeune mariée, puis de jeune maman, avec mes enfants petits, le même sentiment d'étrangeté subsista... Je ne reconnaissais plus rien, tout me paraissait mort ; il me semblait que chaque personne entrevue n'avait jamais été aussi belle, aussi exactement elle-même et vivante qu'AUJOURD'HUI.
Aujourd'hui ! Voilà, le mot est lâché. L'être qui éclot, fleurit puis se fane est exactement similaire à une fleur et il n'existe qu'au présent : toutes les images que l'on peut en avoir ne sont que de trompeuses apparences ! Toutes les images sont mortes ! La vérité de la personne ne s'entrevoit que dans son regard, dans son sourire, s'entend par le son et l'inflexion de sa voix, se perçoit par sa chaleur ; et qu'un être ait trois ans ou quatre-vingts, son regard, son sourire, sa façon de s'exprimer restent les mêmes... exactement les mêmes car ils sont la seule perception que l'on a de son âme, de l'âme qui brille immuable et que l'on ressent.
Ainsi chaque fois que l'on rencontre une personne, ce que l'on perçoit, ce avec quoi l'on
communique, C'EST SON ÂME ; c'est ce qui l'anime, et non l'image qu'elle offre.
Nous avons ensuite regardé un très vieux film, "les Portes de la Nuit", réalisé par Marcel Carné en 1946. Il se déroulait dans le Paris d'après guerre, et Dieu sait que les vieux métros et la gare de Barbès me tenaient à coeur ! Et cependant rien ne me parut réaliste dans ce film ; comme s'il s'agissait de pantins dans un décor...
Était-ce parce que l'image, la prise de son étaient de mauvaise qualité ? Sans doute. En effet, lorsque je regarde maintenant mes vieilles photographies scannées, agrandies et retouchées il y a comme une résurrection des visages, et la vie brille de nouveau dans les yeux, dans les sourires : oui, la vie, l'âme peuvent être saisies au vol et capturées dans une image ou un enregistrement.
Mais maintenant j'en suis certaine et la révélation m'en est venue comme par surprise : nous sommes un être de lumière qui est entré dans une enveloppe fermée dont il peine à obtenir la maîtrise... Et comme il ne la maîtrise pas, celle-ci se fane et nous en sortons, en fin de parcours. Pourquoi ? Mystère ! Mais la vie n'est pas une production de la chair, c'est impossible.
Bien sûr que jusqu'à aujourd'hui j'ai déjà beaucoup réfléchi à tout cela ; mais je ne l'avais pas ressenti, perçu avec cette ÉVIDENCE... Je "voulais y croire", ce qui n'a rien à voir !
Ce matin, au supermarché, j'ai essayé de regarder toutes les personnes que je croisais (heureusement ce matin il n'y en avait pas beaucoup...) comme s'il s'agissait de lumières vivantes emprisonnées dans leurs apparences corporelles, et comme si leurs yeux, leurs sourires, étaient les interstices par lesquels cette lumière se laissait percevoir. C'était étrange : des petites lampes en mouvement... Mais c'est difficile à maintenir, surtout lorsque l'on parle aux gens, car alors on retombe au niveau de la communication passe-partout, ordinaire...
Toutes les occupations humaines sont ainsi des "passe-temps", qui nous permettent d'oublier QUI nous sommes vraiment... sauf au moment où nous croisons un personne d'exception, dont la lumière intérieure est encore avivée par l'affaiblissement général de son corps... le SAGE.
Chers amis,
Je m'absente jusqu'à mardi ! Profitez-en pour écouter Ropartz...
ou pour vous reposer...
En tous cas, je vous souhaite à tous un excellent week-end !
Ci-dessous, un haïku ajouté par Rémi-Ange, dans le cadre du partage proposé.
Comme je vous l'avais annoncé, voici une petite page de travail "collectif"... que nous allons appeler la "page de l'escargot" !
En effet elle va se faire le reflet de notre partage au sujet de mon aventure relatée ici - et qui en fait date du matin du 16 août, à la frontière de la Touraine.
Je remets la photo, qui montre certes la petitesse de l'animal, mais ne rend pas compte tout à fait de l'impression lumineuse qu'il me laissait, au point que je ne pensais pas qu'il ait une véritable coquille : je la voyais translucide. C'est pourquoi vos propositions, si elles m'ont plu en elles-mêmes, m'ont cependant donné envie de reprendre mon travail afin de le rendre plus évocateur de mon ressenti.
Voici le haïku que me proposa Flo :
- 1 -
Gambadage d'escargot sur la table
Les sillons laissés derrière lui
Ne sont que pluie tombée cette nuit
Il eut le mérite de me pousser à réfléchir, et voici le texte que j'imaginai d'abord, dans mon lit en m'endormant... Je n'eus que le temps de le noter, dans un ryhtme
d'hexamètres dont je suis coutumière :
- 2 -
Un long sillage d'eau
Un éclat de lumière qui glisse sur la table
Éclosion du matin
C'est alors que Viviane me fit remarquer que le haïku est un genre poétique obéissant à certaines règles, et qu'il était dommage que je ne les aie pas suivies (j'avais juste observé une alternance un vers court - un vers long - un vers court); elle me proposait donc cette version :
- 3 -
Un sillage
d'eau
Qui dessine sur la table ?
Escargot naissant
Sa proposition présentait, outre la justesse du rythme, l'intérêt d'une "césure" à la fin du second vers, débouchant sur une "surprise" au troisième. Réfléchissant à nouveau, j'imaginai cependant une nouvelle esquisse :
- 4 -
Éclat de cristal
Un escargot minuscule
Dans un sillon d'eau
Je tenais absolument à évoquer cette lumière irréelle vue dans l'animal, mais je restais indécise sur le choix à faire dans le dernier vers : "Dans un sillon d'eau ", ou "Glisse sur la table " ? Autrement dit, devais-je garder l'idée de la fluidité liquide, ou du mouvement de glisse imperceptible ?
Finalement je me décidai pour une dernière formule, que je vous propose ci-dessous :
- 5 -
Dans un sillon d'eau
Un escargot minuscule
Glisse translucide
Ceci, pour rappeler qu'un poème est finalement le fruit d'un long travail, de ciselage et de mûrissement...
Me direz-vous ce que vous pensez de chacun ? Pour que
vous puissiez me répondre, je vous propose de les numéroter.
Et m'offrirez-vous d'autres propositions à ajouter à celles-ci ? Je serai heureuse de noter ci-dessous vos réactions pour obtenir une belle page de partage.
Alors, à vos plumes ! ...
Vendredi :
Voici un haïku proposé par Miche ! Un vrai haïku de "partage"...
Dans cet instant
Le tien, qui est aussi le mien
C’est le monde qui se réjouit
Mardi :
Et voici le haïku de Rémi-Ange : il a effectivement beaucoup travaillé à la fois la forme, et dans le dernier vers l'impression visuelle laissée, dit-il, par la bave d'un escargot.
J'aime beaucoup !
Laboureur spirale
Tu sillonnes l’eau de l’automne
Reflets de fractales
Mercredi :
Un nouvel haïku de Flo !
Croisillons reflets d'eau
Chemin parcouru
Lentement il arrive
Aux éditions Stellamaris vient de paraître mon recueil
Renaître.
Vous pouvez le feuilleter et vous le procurer à cette page.

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Parvenue à son n°9, Shi-zen, ou "le féminin éthique et pas toc", est un magazine attrayant écrit par des femmes mais aussi par des hommes, pour des femmes mais aussi pour des hommes, dans une optique résolument écologique (imprimée sur papier recyclé bien sûr).
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