Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.
VIRGILE, Géorgiques
(Mort d'Orphée)
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
Lorsqu'au sortir de l'adolescence je parvins à Paris pour y faire mes études, il n'y avait pas encore d'Opéra Bastille - il n'en était même pas question ! Le seul opéra, que je découvris avec ravissement, était le Palais Garnier.
Vue aérienne de l'Opéra de Paris, au début du 20e siècle
Posé comme un joyau dans son écrin de façades, il m'éblouit par son architecture aussi
savante qu'équilibrée et par le mystère impérieux qui entourait ses coulisses. De toutes façons, tout m'y était mystérieux, puisque je n'imaginais pas une seconde y venir en spectatrice,
persuadée que j'étais de sa destination à une élite aussi élégante que fortunée...
Carte postale représentant le Palais Garnier avant sa restauration, dans les années 70
J'en collectionnais les vues sur cartes postales, et j'aimais particulièrement celle-ci qui évoque les grands soirs où la musique en faisait vibrer les voûtes... Mais je ne m'imaginais pas, moi petite provinciale sans éducation, mêlée au grand monde circulant à l'intérieur ; surtout que dans mon rêve d'adolescente, ce n'était pas par le devant que je devais y pénétrer, mais par l'arrière, par l'entrée des artistes !
Je chantais beaucoup à l'époque, mais sans avoir eu accès au Conservatoire, si bien qu'aucune expérience ne pouvait me retenir de basculer dans un imaginaire permanent.
Furieusement tentée par une visite "intime" des lieux, je me mis à guetter l'arrière du bâtiment pour voir comment l'on pouvait s'y faufiler, et repérai vite le passage que je cherchais.
Vue arrière du Palais Garnier, avant sa restauration
Sur cette vue de la façade dos du Palais Garnier, j'ai ajouté une flèche rouge pour pointer la porte que je découvris comme étant celle de la conciergerie... Ayant vu entrer et sortir par là des personnes, mais ayant aussi remarqué qu'elles saluaient au passage un gardien, je me ruai un beau matin à l'intérieur, en courant à toutes jambes pour que l'on ne puisse pas m'arrêter, enfonçant un couloir puis montant le premier escalier venu...
J'étais arrivée dans les coulisses ! Toute cette partie arrière du bâtiment était consacrée aux salles de répétition. J'ignorais si des visites guidées du monument étaient alors en place, et d'ailleurs je me promenai dedans tout à fait ingénument, sans guide, et sans indication précise sur ce que je voyais.
Le Grand Foyer
Mais ce fut un plaisir sans égal que de découvrir, derrière une porte, de luxueux promenoirs plongés dans le sommeil, ou sous le grand escalier, une fontaine...
La salle de l'Opéra Garnier avec son somptueux rideau
... Et enfin, la salle ! Plongée dans l'obscurité comme il se doit, mais avec juste l'éclairage nécessaire venu des larges vitres du couloir que je quittais ou de quelques veilleuses.
Sur ce cliché emprunté à Wikipédia, la scène a été avancée par dessus la fosse d'orchestre, puisqu'il s'agit vraisemblablement d'un concert et que les musiciens sont dessus
Puis, lorsque j'osai transgresser l'interdiction qui me menaçait à chaque étage (à chaque étage au même endroit : une porte grise avec un gros sens interdit, assorti d'une inscription effrayante du type "entrée formellement interdite"), je me trouvai enfin sur la scène. Sombre elle aussi et surtout enchevêtrée de décors immenses, mais éclairée par le haut, juste ce qu'il fallait pour que je ne m'y perde pas tout à fait...
Maquette de l'Opéra Garnier en coupe longitudinale, visible au Musée d'Orsay
Ce ne fut que de longues années plus tard, qu'à l'occasion de la rencontre avec un représentant d'une encyclopédie, je reçus de celui-ci en cadeau un poster sur lequel je pus découvrir cette coupe de l'édifice, me permettant de mieux comprendre mon périple et mes errances.
La même coupe trouvée commentée sur le net, avec quelques ajouts de ma main (note : je ne sais pas ce qu'est le
"Zodiaque", et je n'y ai pas eu accès)
J'étais là comme Alice au Pays des Merveilles... D'autant plus éblouie que tout m'apparaissait vierge de toute indication d'ordre culturel ou explicatif. Simple et superbe comme une femme qui se déshabille.
Et c'est pourquoi peu après, plongée dans la psychanalyse, je m'avisai du fait que l'Opéra de Paris pouvait ressembler à un Sphinx.
Vue
actuelle du Palais Garnier (cliché Wikipédia)
La merveilleuse coupole qui surplombe la salle peut faire penser au crâne de l'animal
(traditionnellement couché), tandis que les frontons latéraux de la façade évoquent ses pattes avant, et les petits pavillons des côtés, les pattes arrière, le toit de la scène représentant son
dos. De son visage on ne perçoit pas la gueule, mais une quantité d'yeux qui vous regardent, comme toutes ces fenêtres ; par contre, lorsque vous vous trouvez dans la salle, ronde et rouge, c'est
comme si vous y étiez, dans sa gueule !
Et de même que Jean Cocteau, dans la Machine Infernale, prête au Sphinx-femme la faculté de se transformer en labyrinthe, de même ce "Palais des
Mirages" devenait pour moi le support de tous les fantasmes...
« ... Bouclé comme la mer, la colonne, la rose, musclé comme la pieuvre, machiné comme les décors du rêve, invisible surtout, invisible et majestueux comme la circulation du sang des statues, un fil qui te ligote avec la volubilité des arabesques folles du miel qui tombe sur du miel. »
(Cocteau, la tirade du Sphinx, voir texte complet ici)
J'ai donc écrit ce poème, intitulé SPHINX, pour illustrer cette idée, en ajoutant à la fin le souvenir d'une grande interprète retrouvée un soir de représentation seule sous un porche à attendre son taxi, loin derrière l'entrée des artistes.
Tu es le théâtre ô mon Sphinx endormi
Sous tes voiles veillent mille dragons cachés
Dans les labyrinthes de ton corps accroupi
Sous tes paupières obstinément baissées
Tu me dérobes ton regard de feu
Et je te cherche sans jamais te trouver
Par les voies sans issue les portes closes
Les entrées interdites les escaliers de coulisses
Dans les logettes réservées
Les vestiaires d'artistes
Sur les passerelles qui surplombent la scène
Les tours de lumière
Je te cherche en vain
Et je te trouve enfin toute de blanc vêtue
Seule sous la porte cochère
Qui regardes pleuvoir la nuit
Douce et abandonnée
Tu as fui ce soir-là tu t'es fondue dans l'air
Et depuis tu n'es plus qu'un fantôme irréel
Aux apparitions insaisissables
Et dont la voix me déchire
Tu che le vanita, Air d'Elisabeth tiré de l'Acte V
de Don Carlo de Verdi, chanté ici vraisemblablement
par Maria Callas.
Il faut dire que la voix humaine a un grand pouvoir émotionnel, ce qui explique le culte que l'on a pu rendre aux "divas". Je parlais hier des vibrations transmises par une salle, mais une voix féminine puissante émet elle-même de telles vibrations que l'on ne peut qu'en être profondément bouleversé.
Pour terminer cet hommage rendu à notre bel Opéra, je vous invite à visiter la page que lui consacre Wikipédia, très bien documentée ; ainsi que ce site spécifique, intéressant pour ses visites virtuelles.
Péniches
Bateaux oblongs
Aux noms d’oiseaux
Aux résonances lointaines
Vous rêvez
Penchées
Posées
Maquillées de belles toilettes
Près du quai endormi
Où l’eau palpite
Près de l’île verte
Peut-on partir en vos chambrées
Ou simplement glisser
Se laisser dériver
Sans attaches sans but
Vers le bleu indécis d’un ciel désembué
Pour illustrer musicalement ce poème, quoi de mieux que "Asie",
tiré de Shéhérazade de Maurice Ravel, sur un poème de Tristan Klingsor ?
Vous en trouverez le texte complet ici, mais voici les vers qui font écho à mon poème :
« Je voudrais m'en aller avec la goëlette
Qui se berce ce soir dans le port,
Mystérieuse et solitaire ;
Et qui déploie enfin ses voiles violettes
Comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d'or ! »
Seule sur son tableau
Mona Lisa s’ennuie
Sous son regard pâlot
Il se peut qu’elle fuie
Personne ne la voit
Assise à sa fenêtre
Sous son sourire froid
Elle pleure peut-être
Elle appelle en secret
Une amitié lointaine
Mais voici qu’un criquet
S’est ému de sa peine
Il la chatouille un peu
En marchant sur la toile
Et bientôt dans ses yeux
S’éveillent des étoiles
Petit criquet sauteur
Tu naquis d’un mirage
Elle vibre et son cœur
Éclaire son visage
Sur l’étrange horizon
Explorateur du monde
Esquisse une maison
Où sourit la Joconde
Aux éditions Stellamaris vient de paraître mon recueil
Renaître.
Vous pouvez le feuilleter et vous le procurer à cette page.

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Parvenue à son n°9, Shi-zen, ou "le féminin éthique et pas toc", est un magazine attrayant écrit par des femmes mais aussi par des hommes, pour des femmes mais aussi pour des hommes, dans une optique résolument écologique (imprimée sur papier recyclé bien sûr).
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