L'Âme du poète

"Eurydicen !" toto referebant flumine ripae.

"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.

VIRGILE, Géorgiques

(Mort d'Orphée)

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L'Esprit souffle où Il veut ; et tu entends sa voix, 

Mais tu ne sais  d'où Il vient, ni où Il va.

Jean  III, 8    

 

 En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...


   


(Iegor Reznikoff à l'abbaye du Thoronet)      

  

Renée Vivien

Mercredi 6 juillet 2005 3 06 /07 /Juil /2005 00:00

      Vous ne connaissez de Renée Vivien que ses traductions... Voici maintenant un de ses poèmes personnels.

 


Passants, je me souviens du crépuscule vert

Où glissent lentement les ombres sous-marines,
Où les algues de jade au calice entr’ouvert
Étreignent de leurs bras fluides les ruines
Des vaisseaux autrefois pesants d’ivoire et d’or.
Je me souviens du soir où la nacre s’irise,
Où dorment les anneaux, étincelants encor,
Que donnaient à la mer ses époux de Venise.
Passants, je me souviens du mystique travail
Des vivants jardins qui recèlent, virginales,
L’anémone et la mousse et la fleur du corail
Dont l’effort des remous avive les pétales,
Rose animale et rouge éclose dans la nuit.
Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brume
Et d’avoir contemplé le sillage qui fuit
En laissant sur les flots une neige d’écume.
Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeant
Des vagues, refleurir les astres du phosphore.
Mon lit d’amour était le doux sable d’argent.
Je me souviens d’avoir frôlé le madrépore
Dans ses palais, d’avoir vu les lambeaux empreints
De sel, qui furent des bannières déployées,
D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteints
Et les membres meurtris des Amantes noyées…
J’ai connu les frissons de leur baiser amer.
Dans mon cœur chante encor la musique illusoire
De l’Océan. – Je garde en ma frêle mémoire
Le murmure et l’haleine et l’âme de la mer.


 

(Renée Vivien, extrait du recueil "Évocations"

publié chez Alphonse Lemerre à Paris en 1903)

Par Martine Maillard - Publié dans : Renée Vivien - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Samedi 2 juillet 2005 6 02 /07 /Juil /2005 00:00

 

Aujourd’hui l’Eros fatal, amer et doux,

L’Eros qui ressemble à la mort, me tourmente,

Maîtrise mes flancs et brise mes genoux

Dans l’angoisse ardente...

   

Renée Vivien

Traduction d’un fragment de Sappho

 

 

          Pourquoi ne possédons-nous de Sappho que des fragments ?

         Considérée dans l’antiquité comme l’une des plus grandes poétesses de son temps, elle avait marqué les esprits éclairés. Cependant, les mœurs très libérales qui avaient cours dans son île de Lesbos – île riche et florissante non loin des rivages de l’Ionie, en Asie Mineure – ne furent pas du goût des Grecs du continent, qui peu après sa mort, s’empressèrent de brûler toutes ses œuvres comme si elle eût été pestiférée.

 

        Certaines demeurèrent cependant dans les esprits, et c’est de mémoire que l’on ressuscita la fameuse « Ode à une Femme aimée », qui connut plus de cent adaptations françaises, plus une latine (par Catulle), et peut-être bien d’autres ; beaucoup enfin furent retrouvées à l’état de fragments, de morceaux de papyrus épars, oubliés dans les bibliothèques.


Par Martine Maillard - Publié dans : Renée Vivien - Communauté : L'âme du poète
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Samedi 2 juillet 2005 6 02 /07 /Juil /2005 00:00

 

 

L'homme fortuné qu'enivre ta présence
Me semble l'égal des Dieux, car il entend
Ruisseler ton rire et rêver ton silence,
    Et moi, sanglotant,

 

Je frissonne toute, et ma langue est brisée :
Subtile, une flamme a traversé ma chair,
Et ma sueur coule ainsi que la rosée
    Apre de la mer ;

 

Un bourdonnement remplit de bruits d'orage
Mes oreilles, car je sombre sous l'effort,
Plus pâle que l'herbe, et je vois ton visage
    A travers la mort...

 

 

(Renée Vivien, 1903)

 

    Ce texte me confond à chaque fois par sa beauté... Le mien (voir ici) en regard est bien médiocre.

    Renée a réussi ce prodige exceptionnel de reproduire jusqu'à la prosodie même de Sappho, dans la mesure du possible. En effet, la poésie grecque est une poésie rythmée - comme aujourd'hui la poésie allemande, ou anglaise : certaines syllabes sont longues, d'autres courtes, et cela se "scande", comme on dit... D'où le rythme de "valse" que j'avais trouvé à l'épitaphe de Seikilos (voir ici) ; et cela, en français, on ne peut pas l'obtenir, notre langue étant dans ses syllabes uniforme.

    Mais par contre, elle a compté leur nombre : 11 syllabes pour les trois premiers vers, 5 pour le quatrième, le tout constituant la célèbre "strophe saphique", un rythme créé personnellement par Sappho... Eh bien, Renée réussit ce prodige pour la langue française (qui jusqu'à ce jour ne connaissait que des vers comportant un nombre de syllabes pair :12, 10, 8... ), de traduire exactement la strophe saphique, avec ses 3 premiers vers de 11 syllabes, et son quatrième de 5 ; et en obtenant un rythme merveilleusement harmonieux : 5 + 6 pour les premiers, 5 pour le dernier.

    On en demeure confondu. Pour qui croit en la réincarnation, on pense à un retour de la poétesse parmi nous - et c'est d'ailleurs ce qu'elle disait, car Renée était bouddhiste dans l'âme.

    Ce poème a été traduit tant de fois qu'il fait l'objet d'un livre entier aux éditions "Allia" (Paris, 1998) : "L'égal des dieux, cent versions d'un poème de Sappho". Boileau lui-même en a fait une adaptation dans son "Traité du sublime" (chapitre VIII). Mais lorsque vous lisez toutes ces traductions, aucune n'égale celle de Renée Vivien.

Par Martine Maillard - Publié dans : Renée Vivien - Communauté : L'âme du poète
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