Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.
VIRGILE, Géorgiques
(Mort d'Orphée)
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
Monet - Le déjeuner
Aujourd'hui, une citation de Proust... Son approche toute subtile de la musique vue par un profane. Le personnage mis à la troisième personne est ici son héros Swann, dans le roman "Un amour de Swann ".
J'ai choisi cet extrait, non seulement pour la manière si particulière qu'a Marcel Proust d'évoquer les impressions produites par l'audition d'une oeuvre inconnue, mais aussi pour le plaisir de vous faire entendre l'Andante de la Sonate pour piano et violon de Guillaume Lekeu qui "pourrait" être à l'origine de cette page, encore qu'à l'entendre on hésite encore à le croire... D'après certains, Proust aurait réalisé un amalgame entre trois sonates respectivement de Lekeu, de Fauré et de César Franck ; cependant Lekeu reste de loin le personnage le plus approprié pour incarner l'auteur de cette musique délicate et raffinée qui va hanter Swann durant la totalité du roman.
Ci-dessus, l'andante (2e mouvement) de la célèbre sonate de Lekeu, musicien très doué mais mort prématurément et dont on ne connaît que cette oeuvre qui lui avait été commandée en 1893 par le grand violoniste Eugène Ysaÿe. Elle est interprétée par Gérard Poulet au violon et Noël Lee au piano (enregistrement Arion de 1992).
« L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie—il ne savait lui-même—qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inattendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impressions.
(...)
Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que quand la même impression était tout d’un coup revenue, elle n’était déjà plus insaisissable. Il s’en représentait l’étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n’est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l’architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.
(...)
Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. »
Marcel Proust, Un Amour de Swann (extraits)
Depuis quelques jours, ce poème me trotte dans la tête, dans l'interprétation de Léo Ferré... Je le partage donc avec vous : il convient au temps triste et pluvieux qui nous assaille en ce moment.
Il fut écrit en 1878 par Paul Verlaine (1844-1896) et fait partie de son recueil "Sagesse". Etonnamment toutes les rimes en sont féminines, comme pour apporter une note de douceur supplémentaire à cette prière adressée à son ex-femme, après bien des tribulations et un séjour en prison.
Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !
La voix vous fut connue (et chère !)
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,
Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d'automne,
Cache et montre au cœur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.
Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.
Elle parle aussi de la gloire
D'être simple sans plus attendre,
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.
Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !
Elle est en peine et de passage,
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !...
Écoutez la chanson bien sage.
Et pour ceux qui supportent mal le ton un peu railleur de Léo Ferré, voici ici la version d'Amélie Morin, beaucoup plus fluide...
Pour faire écho au beau poème de Stellamaris "Dans le silence du soir", je veux rappeler ici un autre poème qui lui ressemble un peu, mais en allemand : "Beim Schlafengehen" ("A l'heure d'aller dormir") de Hermann Hesse (1877-1962).
Cette poésie de la nature et de la nuit, si magnifiquement ressentie par les auteurs germaniques depuis l'époque romantique, atteint là une force contemplative presque mystique qui séduisit le grand compositeur Richard Strauss, son contemporain (1864-1949). Celui-ci en fit une mélodie accompagnée à l'orchestre, vers la fin de sa vie, qui est l'un de ses chefs d'oeuvre (le 3e des "Quatre derniers lieder" composés en 1948).
Je vous propose de l'écouter dans l'interprétation (ancienne : 1974) de Gundula Janowitz, avec l'orchestre philharmonique de Berlin dirigé par Herbert von Karajan, tout en parcourant le traduction que voici (elle est de moi... C'est très, très difficile à rendre finalement). Pour les germanophones, je note aussi l'allemand.
Nun der Tag mich müd gemacht, Après la fatigue du jour
soll mein
sehnliches Verlangen J'aspire de tout mon
être
freundlich die
gestirnte Nacht A accueillir la nuit
étoilée
Wie ein müdes Kind empfangen. Avec amitié, comme un enfant fatigué.
Hände, lasst von allem Tun, Mes mains, abandonnez toute tâche,
Stirn, vergisst du alles Denken Mon front, oublie toute pensée,
Alle meine Sinne nun Tous mes sens désormais
wollen sich in Schlummer senken. Veulent plonger dans le sommeil.
Und die Seele
unbewacht Alors
mon âme libérée
will in freien Flügen
schweben, Pourra s'envoler et
planer
um in Zauberkreis der
Nacht Pour, dans le cercle magique de la
nuit,
tief und tausendfach zu
leben. Vivre d'une vie profonde et
multipliée.
Après les deux premières strophes écoutez bien, d'abord au violon solo, puis à la voix, l'évocation de l'âme qui s'envole, qui plane, puis qui se confond à l'âme universelle, pour y vivre (dernier mot). Il ne faut pas oublier qu'à cette époque l'influence Nietzschéenne avait conduit beaucoup d'intellectuels allemands à s'intéresser au bouddhisme (Hermann Hesse signa son roman Siddharta en 1922), d'où dans ce texte la présence très sensible d'une connaissance de la méditation transcendantale.
Aux éditions Stellamaris vient de paraître mon recueil
Renaître.
Vous pouvez le feuilleter et vous le procurer à cette page.

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