L'Âme du poète

"Eurydicen !" toto referebant flumine ripae.

"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.

VIRGILE, Géorgiques

(Mort d'Orphée)

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L'Esprit souffle où Il veut ; et tu entends sa voix, 

Mais tu ne sais  d'où Il vient, ni où Il va.

Jean  III, 8    

 

 En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...


   


(Iegor Reznikoff à l'abbaye du Thoronet)      

  

Poètes antiques traduits ou adaptés

Jeudi 22 mai 2008 4 22 /05 /Mai /2008 15:49
    Entraînée vers la poésie latine à l'occasion d'un départ en retraite, j'ai retrouvé une traduction en vers d'une ode d'Horace que j'avais composée alors que j'étais en classe de seconde.
    Mon texte, inspiré surtout des notes prises pendant le cours, s'éloigne parfois de l'intention initiale du poète latin, mais je ne résiste pas au plaisir de vous la faire partager, tout en vous indiquant en regard l'excellente traduction versifiée du Comte Ulysse de Séguier (qui date de 1883), et la traduction parfaitement fidèle (mais non versifiée) de Leconte de Lisle.

    Comme le fit sa contemporaine Renée Vivien dans son adaptation des vers de Sappho (et justement Horace applique ici les règles de versification créées par la célèbre poétesse grecque et son ami le poète Alcée), Ulysse de Séguier s'efforce de rendre les rythmes d'origine, en utilisant deux vers de 11 syllabes, puis un de 9, et un de 10, pour obtenir ce qu'on a appelé "la strophe alcaïque", devenue avec la "strophe saphique" la préférée des poètes lyriques latins (voir ici, et la catégorie que j'ai consacrée à Renée Vivien plus en particulier).
    Notez aussi que l'ami du poète, "Postumus", se prénomme ainsi parce qu'il est  "le dernier" de sa  famille, comme  c'était l'habitude chez les romains, le premier se nommant "Primus", le second "Secundus", et plus couramment le  cinquième "Quintus" et le huitième "Octavus" : il n'a donc aucun rapport avec l'adjectif français "posthume", et ne prend pas de "h" comme on le voit parfois par erreur.


Portrait d'Horace, levant son verre à l'occasion d'un banquet
(voir le site ici)

Il s'agit de l'Ode n°14 du livre 2,
surnommée couramment "Mélancolie"
_______________

Las ! Postumus, les ans glissent, s'échappent,
Et la piété ne retardera pas
Notre vieillesse en pleurs qui nous rattrape
Avec la ride et l'odieux trépas.

Quand chaque jour, ami, de tes étables,
Tu offrirais trois cents beaux taurillons
Au grand Pluton, ce dieu impitoyable
Qui tient Tytios et le triple Géryon


Emprisonnés dans l'eau noire et amère,
Il ne faudra pas moins tous la passer,
Quelque travail que nous fassions sur terre,
Du roi puissant au plus humble berger.


En vain, de Mars évitons-nous les guerres
Et de la mer les grands flots déchaînés,
En vain, l'automne, essayons-nous de faire
Obstacle au vent nuisible à la santé.


Il faudra voir le Cocyte aux eaux lentes,
Ce fleuve noir, et du roi Danaüs
La race infâme et la peine accablante
Dont est puni l'orgueilleux Sisyphus ;


Quitter sa terre et une épouse chère ;
Et du verger que tu as cultivé,
Seul te suivra, toi son maître éphémère,
Le noir cyprès, funeste et détesté !


Un héritier répandra, moins timide,
Ton Cécubus conservé sous cent clés
Et baignera ton blanc dallage humide
D'un vin plus pur qu'aux plus beaux des banquets.

 

 

  Adaptation en vers de Martine Maillard

Tous droits réservés

Par Martine Maillard - Publié dans : Poètes antiques traduits ou adaptés - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Mardi 6 mars 2007 2 06 /03 /Mars /2007 18:45
    Et voici la fin, en apothéose, de mon poème "Psyché", adapté d'Apulée à la lumière de la musique de César Franck. Je vous rappelle que je l'ai composé à l'âge de seize ans, alors que je baignais totalement dans les études "classiques", bercée de Virgile, Euripide, Racine, Corneille, Musset, Lamartine, Hugo, de Mme de La Fayette, Balzac, Flaubert, ou encore de Jean Anouilh, des soeurs Brontë... Dans cette dernière partie, je m'éloigne de la légende pour évoquer l'amour au sens large : d'abord sentimental, puis sensuel, et toujours de plus en plus mystique ; très imprégné en tous cas de mes lectures et rendu plus complexe par l'idée que ce n'est pas un être humain que je dépeins, mais un vaste principe, un ensemble de fonctions et de sensations... C'est, dirait Platon, l'"Idée" même de l'Amour.
    L'intense mysticisme qui s'y ajoute est aussi à rapprocher de celui qui habite le "Tristan et Isolde" de Richard Wagner, dont je faisais mon ordinaire à cette époque (avec l'opposition "Jour"-"Nuit").


Psyché et Eros, vus par le sculpteur Canova



Voici de nouveau le passage de César Franck qui correspond, dans l'interprétation de Jan Latham-Koenig (ici).


IV – Psyché et l’Amour

Cependant dans le bois un léger craquement
L’arrache tout à coup à son abattement :
En tressaillant d’effroi, elle tourne la tête,
Sûre de rencontrer le monstre qui la guette…
Mais ses yeux ne voient rien ; affolée et sans voix,
Elle écoute et n’entend que le vent dans les bois.
Pourtant son cœur bondit d’une étrange manière,
Et ses yeux éblouis se couvrent de lumière.
Quelque chose de grand, de brûlant, de puissant
Vient de rentrer en elle et coule dans son sang.
En elle des élans inassouvis se brisent ;
Un feu léger, nouveau, en l’étouffant, la grise ;
On dirait que soudain le soleil a paru
Dans le ciel calme et frais de son cœur éperdu.
Un flot ardent bouillonne en ses veines battantes ;
L’astre en elle répand sa lumière éclatante,
Et comme un grand brasier, l’inonde de rayons ;
Elle se sent couler dans une mer sans fond
Et comprend qu’une flamme immense, éblouissante,
A comblé le néant de son âme innocente.
C’était donc bien cela, le dragon redouté !
Il n’était pas affreux, ce monstre, en vérité…
Déjà elle est captive entièrement soumise
A ce mystérieux vainqueur qui l’a conquise ;
Elle est transfigurée et ses yeux ont changé :
Ils brillent à présent de l’éclat étranger
Des étoiles du soir dans la nuit parsemées…
Ce n’est plus cette enfant qui sanglotait, pâmée,
Attendant, trop docile, une terrible mort ;
Elle était douce et pure, et si rude le sort.
A présent cet oracle est loin de sa pensée ;
Elle a oublié son existence passée
Et ne vit plus que dans sa contemplation ;
En silence, figée, avec émotion,
Elle embrasse des yeux le délicieux mystère
Qui désormais l’a prise et la tient tout entière.
Corps et âme, elle habite un univers nouveau,
Inconnu, infini, mais si simple et si beau !
Il est frais et charmant, gracieux, plein de tendresse,
Plein de force et d’ardeur, d’entrain et de jeunesse ;
Il est moqueur, léger, il est grave, orgueilleux,
De tout son être émane un charme merveilleux.
Lorsqu’il rit, on dirait qu’un voile se déchire,
Et qu’avec lui le monde entier se met à rire ;
Ses yeux sont un abîme où l’on voit miroiter
Sur de changeantes eaux d’ineffables clartés,
Et parmi ses cheveux passent des étincelles
Qui semblent annoncer une gloire éternelle.
On dirait à le voir qu’il est fait de soleil
Et qu’alentour de lui tout gît dans le sommeil…
L’oracle avait dit vrai : on l’avait arrachée
A la terre et au monde, et si bien attachée
A cet être étranger, que sans l’avoir voulu
Elle est fondue à lui et ne se connaît plus.
Respirant par son souffle et à lui suspendue,
Elle a tout oublié d’elle-même, éperdue,
Et ne sait plus penser qu’à percer le secret
Du dessin enchanteur et tendre de ses traits,
De l’étrange douceur calme de son sourire,
De la noble fierté de son front qu’elle admire,
De l’onduleuse nuit qui plane dans ses yeux,
Ses yeux étincelants d’astres comme des cieux…
Monde mystérieux qui l’attire et l’entraîne
En un tourbillon fou où elle perd haleine !
Prisonnière, enchaînée à son charmant vainqueur,
Elle ignore jusqu’au désordre de son cœur :
Par une forte vague arrachée à la rive,
Elle se laisse aller, flotter à la dérive,
Sans force, submergée entre les flots courants,
Comme les gros cailloux roulés par le torrent.
Plongeant dans ce regard ses yeux brillant, avides,
Elle cherche à chasser cet air qui l’intimide,
A découvrir ce cœur obstinément voilé,
Pour lire dans son âme et savoir quel il est…
Mais soudain tout se brouille et tourne devant elle :
Le regard la dévore, elle étouffe, chancelle,
Et un frisson de feu la parcourt, enivrant ;
Elle tombe, évanouie à ce choc étouffant ;
L’univers chaviré n’est plus que deux étoiles
Dans un vertige noir tout frémissant de voiles…
Craintive et curieuse, en se laissant bercer
Dans cet enchantement, elle se sent verser
De plus en plus avant dans un étrange rêve :
Suivant depuis longtemps un sentier qui s’achève
En pleine obscurité, elle écarte un rideau
Qui cache à ses regards un univers nouveau ;
Mais ses yeux ténébreux, aveuglés de lumière,
Ne peuvent percevoir cette aurore première ;
Etourdie, effrayée, elle recule un peu,
Eblouie et brûlée à la vue d’un grand feu.
Délicieuse douleur ! Elle déjà envie
De connaître vraiment cette nouvelle vie
Et de mourir encor pour renaître là-bas.
Pleine d’une émotion qu’elle ne connaît pas,
Elle croit voir en elle un précipice immense
De ténèbres, de froid, de vide et d’inconscience ;
Derrière le rideau, c’est son mystère à lui,
Tel un soleil levant, qui sur son cœur a lui.
Enfin, elle a trouvé, elle connaît cette âme,
Son cœur fondu au sien en possède la flamme !
Cependant un désir inouï l’envahit :
Pour étouffer le froid et le néant haïs,
Il faudrait déverser ce torrent de lumière,
Pour qu’il couvre d’un flot de feu son âme entière,
Et que morte à la nuit sous ce choc trop violent,
Elle puisse renaître à ce soleil brûlant !
Quelle idée insensée ! Et pourtant, frémissante,
Elle se livre toute à la vague puissante
Quelle attend sur la plage, ivre et sans mouvement,
Dans la chaleur du jour qui l’étreint doucement.
… C’en est fait, la voici, cette vague d’aurore,
Qui s’élance sur elle et la couvre, la prend,
Et l’entraîne, sauvage, au milieu du courant !
Tourbillon, frénésie ardente et douloureuse !
Chute immense et sans fin de la nuit ténébreuse !
Elle sombre et s’abat dans un abîme obscur,
Entraînant le néant limité et impur ;
Et dans le gouffre affreux le précipice sombre,
Et se confond à lui, et s’évanouit dans l’ombre…
Mais alors que la mort semblait la terrasser
Et l’engloutir aussi dans son tombeau glacé,
Soudain elle renaît, nouvelle et étonnée ;
Elle est tout étourdie et tout abandonnée
Au bonheur merveilleux qu’elle ressent enfin :
Le voile est arraché, et l’astre du matin
Baigne de ses rayons son âme qui s’éveille ;
Et de cet univers ébloui de merveilles,
Comme chante la terre au temps du renouveau
Quand l’éclat du soleil lui semble encor plus beau,
S’élève un chant de joie et de reconnaissance,
Un grand frisson d’amour, un élan d’espérance :
L’aube répand à flots ses dons éblouissants,
Et la nature avide entrouvre en frémissant
Ses flancs à la lumière, à la chaleur, sans trêve,
Afin que coule en elle une féconde sève,
Et que des fleurs sans nombre et des fruits savoureux
Puissent surgir un jour de son sein plantureux.
O splendeur du printemps ! Miracle de l’aurore
Qui voit à tous moments tant de beautés éclore !…
… L’univers s’élargit… Avec étonnement,
Psyché est arrachée à son enchantement…
Elle sort de son rêve et découvre autour d’elle
Le jardin délicieux plein de bruissements d’ailes.
Mais le charmant domaine a perdu son secret :
Elle sait à présent pour qui sont ces attraits
Et comprend tout aussi de sa folle aventure :
Souriant parmi cette abondante verdure
Qui la protège un peu des ardeurs du soleil,
Couchée entre les fleurs, sortant d’un grand sommeil,
Elle admire sans fin la vision merveilleuse
Qui, planant dans les airs, s’enfuit, mystérieuse,
Comme un immense oiseau de feu couleur du jour
Qui semble disparaître et resplendit toujours ;
Après l’avoir bercée un moment dans ses ailes,
Il fuit vers la lumière et la vie éternelle…
Mais non, il ne fuit pas, il revient de nouveau !
Et Psyché, transformée avec lui en oiseau,
S’élance vers les cieux aveuglants d’étincelles,
Vers les séjours divins, la jeunesse immortelle !
Le cœur gonflé de joie, ivre de son bonheur,
Elle fixe l’azur et monte avec ardeur,
Lançant son chant d’amour éclatant d’allégresse
Dans les airs parfumés ruisselant de tendresse.

Psyché (l'Ame) ravie par Eros (l'Amour)
par William Bouguereau

    Cette fin, qui est l'envol de l'Âme vers son Créateur, rappelle bien sûr une tout autre musique : celle de Claude Debussy dans le "Martyre de Saint-Sébastien", lorsque ce dernier, à la fin, arrive au Paradis.

"Je viens, je monte !
J'ai des ailes, tout est blanc.
Mon sang est la manne
Qui blanchit le désert de Sin.
Je suis la goutte, l'étincelle et le fétu...
Je suis une âme, Seigneur,
Une âme dans ton sein...!"
(Texte traduit de Gabriele d'Anunzio,
interprétation de Michael Tilson Thomas
avec Sylvia Mac Nair, Soprano,
et le London Symphony Orchestra)
Par Martine Maillard - Publié dans : Poètes antiques traduits ou adaptés
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Vendredi 2 mars 2007 5 02 /03 /Mars /2007 21:08


Psyché déposée par Zéphyr au jardin d'Eros
Esquisse de George Romney



N'oubliez pas d'accompagner votre lecture du fragment musical correspondant de César Franck (voir précédents articles) : à cette page.

III – Psyché au jardin de l’Amour 

Quelque chose pourtant fait que son rêve cesse ;
Peut-être elle a senti que la fraîche caresse
Et le doux bercement n’étaient soudain plus là.
Le regard aveuglé par le splendide éclat
De l’astre éblouissant alors tout proche d’elle,
Assise, et détournant ses yeux de l’étincelle,
Elle cherche à comprendre où elle est à présent ;
Car elle voit sous elle un gazon fleurissant
Qui rafraîchit son corps brûlé par la lumière
Et elle a deviné que, par un grand mystère,
On l’avait enlevée au roc et à la mort.
Elle s’inquiète encor cependant de son sort :
Qui sait si ce jardin merveilleux, si étrange,
N’abrite pas les jours d’un dragon effrayant ?
Peut-être ces douceurs, ces parfums attrayants
Ne sont qu’une illusion pour tromper sa défiance ?
Elle cherche à s’enfuir, mais la lourde indolence
Qui emplit l’atmosphère, engourdit son esprit ;
Elle ne sait comment déjà son cœur est pris
Par le charme invincible émané de l’espace.
Elle s’est relevée et a suivi la trace
D’un tout petit sentier serpentant dans un bois.
Elle va lentement, pleine d’un grand émoi.
Les arbres et les fleurs aux espèces diverses
Produisent sûrement ce poison qu’ils déversent,
Qui envahit son corps d’une immense torpeur ;
Son cœur est submergé d’un merveilleux bonheur
Et d’une ivresse étrange : débordant de tendresse,
Il est en même temps accablé de tristesse.
Ravie, émerveillée, elle voit dans les airs
Passer de temps à autre aussi vif que l’éclair
Un oiseau magnifique à la traîne royale ;
Il se pose, orgueilleux, entre les fleurs, étale
Tout l’or de son plumage et toute sa splendeur,
Et se met à chanter comme un chant de douleur.
Une émotion poignante emplit alors son âme
Et l’enfant sent surgir en son cœur une flamme :
Son corps tout haletant de faiblesse et d’ardeur
Goûte le douloureux charme de la langueur
Qui la fait frissonner, alors qu’elle est brûlante ;
Elle étouffe d’ivresse et se sent chancelante.
Un chagrin inconnu remplit ses yeux de pleurs ;
Pour la première fois elle sait la douceur
Que peuvent procurer d’inexplicables larmes ;
Elle se jette au sol, s’abandonnant aux charmes
De sa mélancolie – et pleure de bonheur.
Suffocante, elle entend la lutte de son cœur
Entre les sensations vagues et violentes
Qui s’emparent de lui ; son âme défaillante
Ne sait que la douceur déchirante et sans nom
Qui l’entraîne à jamais dans un gouffre sans fond.
Elle meurt de vertige, expire de tristesse,
Et son cœur qui bat trop l’enivre d’allégresse…


Psyché, par Gérard
Par Martine Maillard - Publié dans : Poètes antiques traduits ou adaptés
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