L'Âme du poète

"Eurydicen !" toto referebant flumine ripae.

"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.

VIRGILE, Géorgiques

(Mort d'Orphée)

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L'Esprit souffle où Il veut ; et tu entends sa voix, 

Mais tu ne sais  d'où Il vient, ni où Il va.

Jean  III, 8    

 

 En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...


   


(Iegor Reznikoff à l'abbaye du Thoronet)      

  

Poètes antiques traduits ou adaptés

Vendredi 2 mars 2007 5 02 /03 /Mars /2007 21:08


Psyché déposée par Zéphyr au jardin d'Eros
Esquisse de George Romney



N'oubliez pas d'accompagner votre lecture du fragment musical correspondant de César Franck (voir précédents articles) : à cette page.

III – Psyché au jardin de l’Amour 

Quelque chose pourtant fait que son rêve cesse ;
Peut-être elle a senti que la fraîche caresse
Et le doux bercement n’étaient soudain plus là.
Le regard aveuglé par le splendide éclat
De l’astre éblouissant alors tout proche d’elle,
Assise, et détournant ses yeux de l’étincelle,
Elle cherche à comprendre où elle est à présent ;
Car elle voit sous elle un gazon fleurissant
Qui rafraîchit son corps brûlé par la lumière
Et elle a deviné que, par un grand mystère,
On l’avait enlevée au roc et à la mort.
Elle s’inquiète encor cependant de son sort :
Qui sait si ce jardin merveilleux, si étrange,
N’abrite pas les jours d’un dragon effrayant ?
Peut-être ces douceurs, ces parfums attrayants
Ne sont qu’une illusion pour tromper sa défiance ?
Elle cherche à s’enfuir, mais la lourde indolence
Qui emplit l’atmosphère, engourdit son esprit ;
Elle ne sait comment déjà son cœur est pris
Par le charme invincible émané de l’espace.
Elle s’est relevée et a suivi la trace
D’un tout petit sentier serpentant dans un bois.
Elle va lentement, pleine d’un grand émoi.
Les arbres et les fleurs aux espèces diverses
Produisent sûrement ce poison qu’ils déversent,
Qui envahit son corps d’une immense torpeur ;
Son cœur est submergé d’un merveilleux bonheur
Et d’une ivresse étrange : débordant de tendresse,
Il est en même temps accablé de tristesse.
Ravie, émerveillée, elle voit dans les airs
Passer de temps à autre aussi vif que l’éclair
Un oiseau magnifique à la traîne royale ;
Il se pose, orgueilleux, entre les fleurs, étale
Tout l’or de son plumage et toute sa splendeur,
Et se met à chanter comme un chant de douleur.
Une émotion poignante emplit alors son âme
Et l’enfant sent surgir en son cœur une flamme :
Son corps tout haletant de faiblesse et d’ardeur
Goûte le douloureux charme de la langueur
Qui la fait frissonner, alors qu’elle est brûlante ;
Elle étouffe d’ivresse et se sent chancelante.
Un chagrin inconnu remplit ses yeux de pleurs ;
Pour la première fois elle sait la douceur
Que peuvent procurer d’inexplicables larmes ;
Elle se jette au sol, s’abandonnant aux charmes
De sa mélancolie – et pleure de bonheur.
Suffocante, elle entend la lutte de son cœur
Entre les sensations vagues et violentes
Qui s’emparent de lui ; son âme défaillante
Ne sait que la douceur déchirante et sans nom
Qui l’entraîne à jamais dans un gouffre sans fond.
Elle meurt de vertige, expire de tristesse,
Et son cœur qui bat trop l’enivre d’allégresse…


Psyché, par Gérard
Par Martine Maillard - Publié dans : Poètes antiques traduits ou adaptés
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Jeudi 1 mars 2007 4 01 /03 /Mars /2007 18:16
    Voici la suite de l'article précédent.
    Cependant le classement de ce poème dans la catégorie "poètes anciens traduits ou adaptés" me semble un peu inexact, car s'il est vrai qu'il est question d'un mythe ancien, celui de l'Âme (Ψυχη, prononcez "Psukhè", origine des mots français "psychologie", "psychanalyse", etc.) ravie par l'Amour, j'avoue que ces textes - comme l'indique d'ailleurs leur progression - ne m'ont pas été inspirés directement par la légende antique, mais tout simplement par la musique de César Franck, qu'il est donc indispensable que vous écoutiez en même temps que vous lisez.
    Ce Poème symphonique très long avec choeurs, est généralement exécuté dans sa forme écourtée, en quatre mouvements symphoniques sans les choeurs ; et comme on le voit à cette page
, évoque tout d'abord "le sommeil de Psyché", puis "L'enlèvement de Psyché par les zéphyrs", "le Jardin d'Eros", et enfin "Psyché et Eros".
    En voici ici la seconde partie.

    La meilleure illustration qui conviendrait à ce passage est celle que j'ai déjà mise pour l'article précédent : mais je n'avais aucune image représentant Psyché abandonnée sur la montagne. En voici donc ici une autre, représentant l'enlèvement de Psyché par Zéphyr. Elle est de Maurice Denis, et date de 1908 (voir ici).


    Cependant, à relire le texte d'Apulée (environ 123 - environ 170 ap. JC), lisible ici sur le net (vous pouvez passer aux pages précédente et suivante), il me semble maintenant que j'avais dû en prendre connaissance...:

"Après avoir parlé, la jeune fille se tut et d'une bonne allure, elle se mêla au cortège du peuple qui l'accompagnait.  On arrive au rocher convenu de la montagne escarpée, à la cime duquel ils installent, puis abandonnent tous la jeune fille.  Là même, ils laissent les torches nuptiales avec lesquelles ils s'étaient éclairés, éteintes avec leurs larmes, et, têtes baissées, ils prennent le chemin du retour.  Ses malheureux parents, épuisés par un si grand malheur, cachés dans les ténèbres de leur maison fermée, se sont repliés dans une nuit sans fin.  Quant à Psyché, remplie de crainte et tremblante, elle pleure au sommet du rocher.  Alors, la douce brise du souffle de Zéphyr agite, d'ici et de là, le bas de son vêtement, en gonfle insensiblement les plis, la soulève dans un souffle tranquille et la transporte peu à peu; il la fait descendre et la transporte délicatement; il la fait glisser le long des parois de la roche et, au creux d'une haute vallée, la couche doucement au milieu du gazon fleuri."

APULÉE, Métamorphoses, IV, 35, 2-4.


    Vous trouverez à cette page la musique de César Franck, puisée sur ce site, dans une interprétation de l'orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la direction de Jan Latham-Koenig.

II – Psyché enlevée par le Zéphyr

Elle rêve en souriant ; mais de quoi rêve-t-elle ?
Sans doute elle connaît des lumières nouvelles :
Elle semble en extase et son ravissement
La rend encor plus belle ; elle a tout doucement
Retrouvé le bonheur et la peur mensongère
A quitté son esprit délié de la terre.
Le soleil n’ose plus la brûler de ses feux,
Mais l’illumine toute, et la réchauffe un peu ;
Et pour la rafraîchir, la brise la caresse :
Le zéphyr s’est levé, et comme avec tendresse,
Voletant autour d’elle, il enfle son manteau,
Mais flotter ses cheveux, dans un élan nouveau
La saisit dans son souffle et la prend dans ses brises ;
Et avec une grâce, une douceur exquises,
Il cherche à l’enlever dans l’air plein de senteurs.
Ses vêtements gonflés par le souffle enchanteur,
Tendus comme sur mer les voiles des navires,
L’emportent vers le ciel, avec son frais sourire.
Si l’enfant tout à coup avait ouvert les yeux,
Elle aurait cru avoir un songe merveilleux :
Sous elle elle aurait vu l’effrayant précipice,
Et au-dessus le ciel d’azur limpide et lisse,
Cet infini baigné de mouvantes clartés ;
Elle se serait vue en cette immensité
Traversant sans efforts les flots de l’atmosphère,
Les cheveux dans le vent, et pleine de lumière.
Mais elle dort toujours, elle rêve toujours ;
Peut-être justement rêve-t-elle à l’amour
Qu’elle aurait dû trouver si elle avait pu vivre ;
Le léger bercement du doux zéphyr l’enivre
Et la tendre caresse enchante son sommeil…
Le voyage s’achève : on est presque au soleil.
Très délicatement, le zéphyr la dépose
Dessus un frais gazon environné de roses,
Et se sauve sans bruit pour ne pas l’éveiller,
La laissant au soleil doucement sommeiller.

Statue de Marioton, un sculpteur du XIXe siècle (voir ici)

Par Martine Maillard - Publié dans : Poètes antiques traduits ou adaptés
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Dimanche 25 février 2007 7 25 /02 /Fév /2007 09:57
    Après, "Ariane", adaptée de Catulle, voici ma version de la légende de Psyché, composée au même âge ; cependant elle n'est pas adaptée d'un poète ancien, mais de l'oeuvre musicale bien plus  récente de César Franck (1822-1890) : le mythe lui-même est issu des Métamorphoses d'Apulée, que je n'ai pas eu l'heur de lire dans le texte, et a été repris par La Fontaine dans une pièce évoquant par certains côtés le film "la Belle et la Bête" de Cocteau :
« Le ciel a-t-il conçu cet amas de merveilles
Pour la demeure d'un Serpent ? »
dit Psyché en pénétrant dans le palais d'Eros...
(La Fontaine)

Psyché endormie enlevée par Zéphyr (par Prud'hon)

Voici donc la première partie de mon poème "Psyché".

I - Psyché sur la montagne

Au sommet d’un rocher sauvage et effrayant
Tendant son front hautain vers le ciel rayonnant,
Sur le roc dénudé, solitaire et aride,
Près d’un profond ravin, dans la chaleur torride,
Seule sur le sol dur est couchée une enfant.
On croirait qu’elle dort, là, sans un mouvement.
Ses voiles dénoués, sa coiffure défaite,
Sa pose abandonnée et sa beauté parfaite
Font qu’on pourrait penser rencontrer devant soi
Sommeillant au soleil, une nymphe des bois.
Cependant par instants elle exhale une plainte :
Elle semble avoir eu une très grande crainte ;
Un doux gémissement comme un oiseau qui meurt

Jaillit de sa poitrine, et ses yeux sont en pleurs ;
Son souffle est oppressé, sa poitrine haletante,
Elle est toute perdue et toute sanglotante.
Elle est seule, et pourtant elle n’ose crier ;
Elle tremble de peur, et n’ose supplier
Les dieux de la sauver ; pourquoi cette détresse,
Alors que le sentier poudreux de sécheresse
Qu’empruntent les mulets, descend non loin de là
Les flancs de la montagne, et conduit aux villas ?
Mais elle ne veut pas regarder vers la plaine
Qui s’étend à ses pieds si paisible et sereine ;
Devant elle elle voit le précipice affreux,
Et son âme égarée – on le voit dans ses yeux –
Ne pense qu’à la mort ; c’est ainsi l’exigence
D’une divinité, et dans son innocence,
Sans un mot, elle a fait selon sa volonté,
Acceptant un destin aussi peu mérité ;
Ses parents éperdus, une foule attristée
L’avaient menée ici, où ils l’avaient quittée :
Là-haut, sans avoir plus la force d’espérer,
Elle attend qu’un dragon vienne la dévorer…
Elle ne pense plus à la douleur amère
Dont meurent à présent et son père et sa mère ;
Elle ne pense plus à son bonheur perdu,
A l’amour idéal qu’elle avait attendu ;
Elle ne connaît plus sa beauté ni ses charmes :
Pour elle rien n’est plus que son deuil et ses larmes.
En victime héroïque, elle s’offre à la mort,
Et elle attend le monstre en pleurant sur son sort.
Mais à force d’attendre, accablée et brisée
De fatigue et d’effroi, ses larmes épuisées,
Elle s’est endormie au soleil du matin,
Et de doux songes ont étouffé son chagrin.


Ecoutez ici la musique
composée par César Franck,
(trouvée sur  ce site)

Par Martine Maillard - Publié dans : Poètes antiques traduits ou adaptés
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