Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.
VIRGILE, Géorgiques
(Mort d'Orphée)
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
Plus je relis Paul-Jean Toulet, et plus j'ai du mal à choisir ce que je veux vous en offrir...
Il y a tant d'humour dans certains de ses poèmes qu'il serait dommage de les négliger ! Cependant je reste sur le nostalgique encore aujourd'hui, avec la dernière des "Contrerimes".
On y sent une oeuvre de la maturité, empreinte de ce désenchantement face à l'amour qui traverse toute la pensée de son auteur. D'une simple petite touche la mort est évoquée, et c'est dans un murmure que le poète avoue l'insomnie et la peur.
Les expressions aussi élégantes qu'elliptiques apportent musique et rythme à cette confidence en clair-obscur ; une pointe d'hermétisme rapproche un peu ces quatrains de certaines oeuvres d'Apollinaire ("La Chanson du Mal-Aimé", "Le Bestiaire d'Orphée") : on est en plein 1900, l'époque de Toulouse-Lautrec ; mais dans le sud ! Car toujours cette lumière de l'Espagne s'y devine en filigrane.
Mais c'est dans le mystère que disparaît le poète ; comme l'on sort de scène, à petits pas. Il continue de vous parler, comme il l'a toujours fait. Et c'est peut-être là le secret du style si poignant propre à Toulet : toujours il vous parle, jamais il ne parle de lui.
Il semble s'en aller dans un fondu au noir, et ses propos flottent encore derrière lui,
comme chuchotés...
La vie est plus vaine une image
Que l’ombre sur le mur.
Pourtant l’hiéroglyphe obscur
Qu’y trace ton passage
M’enchante, et ton rire pareil
Au vif éclat des armes ;
Et jusqu’à ces menteuses larmes
Qui miraient le soleil.
Mourir non plus n’est ombre vaine.
La nuit, quand tu as peur,
N’écoute pas battre ton cœur :
C’est une étrange peine.
Paul-Jean Toulet,
Contrerimes, n°70 (la dernière)
Pour vous faire mieux connaître ce grand poète béarnais, en voici un second poème, parmi ses plus connus puisqu'il a inspiré le titre d'un roman à Raphaëlle Billetdoux (voir ici) ainsi que celui bien évidemment de la biographie du poète lui-même (ici).
Celui-ci est tiré du recueil "Chansons", la première de ce qu'il nomme "Romances sans musique".
En Arles
Dans Arle, où sont les Aliscamps,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.
0n y retrouve ce goût pour la confidence qui fait de ce dandy un tendre sous son ironie mordante à la Sacha Guitry.
En complément je vous invite à lire ce qu'en dit ici Frédéric Martinez, son biographe.
Il émane un charme envoûtant de son écriture sobre, qui me rappelle un peu les gymnopédies d'Eric Satie, dans leur mystérieuse simplicité.
A l'instar de Marlou et comme je l'ai déjà fait, je vous cite un petit poème de quelqu'un d'autre...
Ils sont généralement beaucoup plus géniaux que les miens.
Et celui-ci est de Paul-Jean Toulet, extrait de son recueil "Contrerimes".
(image empruntée ici)
J’ai vu le Diable, l’autre nuit ;
Et, dessous sa pelure,
Il n’est pas aisé de conclure
S’il faut dire : Elle, ou : Lui.
Sa gorge, — avait l’air sous la faille,
De trembler de désir :
Tel, aux mains près de le saisir,
Un bel oiseau défaille.
Telle, à la soif, dans Blidah bleu,
S’offre la pomme douce ;
Ou bien l’orange, sous la mousse,
Lorsque tout bas il pleut.
— « Ah ! » dit Satan, et le silence
Frémissait à sa voix,
« Ils ne tombent pas tous, tu vois,
Les fruits de la Science ».
J'adore l'ambiguïté voulue de ses propos, leur douceur vénéneuse...
Aux éditions Stellamaris vient de paraître mon recueil
Renaître.
Vous pouvez le feuilleter et vous le procurer à cette page.

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