Samedi 21 janvier 2006
6
21
/01
/Jan
/2006
16:40
Avant-hier, j'évoquais Maurice Audejean, personnalité éminemment attachante de ma région, poète trop tôt disparu. Voici d'autres citations tirées de ses livres, pour vous permettre de mieux appréhender cette poésie toute de subtilité et de profondeur, aussi intense que pudique.

On trouve ici une page qui lui est consacrée, à l'occasion du "Printemps des poètes". Par contre je m'inscris en faux sur les dates de naissance et de mort indiquées dans l'article cité... S'il était né en 1952, il aurait peut-être eu quelque difficulté à paraître en 1967 dans une émission télévisée, alors qu'il était berger en Camargue... à l'âge de 15 ans !! Non, il avait alors 25 ans et est mort à l'âge de de 49 ans certes, parce qu'il n'avait pas atteint sa date anniversaire, mais en janvier 1992 et non en 2001 comme le rédacteur l'a déduit par calcul.
Par ailleurs, je ne pense pas qu'il ait de relation avec l'astronome du même nom dont on parle aussi sur le net.
Extrait de « Drains » (Rougerie, Mortemart, 1982, p.50)
Où il faut toujours aller au-delà.
Que la paille couvre le toit
Que le veau lèche son auge
Qu’il fasse clair le matin,
Plus clair que le besoin
Qu’on n’imagine pas.
Minutes d’eau folles
Et toi levain,
Les bras grandissent,
La lumière se crée.
Naturelle est la femme
Et celui qu’elle aime
Retrouve ses dimensions silencieuses
Au vertige du don.
Extrait de « Le Pré du Brasil » (Rougerie, Mortemart, 1984)
Jeune et belle, déboutée de l’eau et du dedans des ronces,
Douce conque, au mot parfum polie,
Tu brasses l’air comme si des pétales te poussaient.
L’image grossière d’où tu es extraite n’a pas disparu
Mais ce passage de la mort à la vie t’a grandie
Et il fait beau des plaisirs renouvelés un à un.
A grand peine les étoiles sortent de la nuit pour nous parvenir,
Avec des dents pour mordre nos yeux
Et défaire la poussière d’ici
Qui sans cela se croirait définitive.
Toujours neuve voix, sortie du silence,
Conque étoilée entre les belles…
Extrait de « Le Peu et l’Impossible » (Rougerie, Mortemart, 1987)
Le silence sait d’où je viens
Nous retournons chercher
Au fond de la mer
Ce que nous sommes devenus.
Temps d’abstinence
Et de jouissance
Se succèdent.
Nous mâtons haut
Sans même boire.
Quand le vent tombe,
L’eau redevient poisson.
Extraits de « Au matin calme » (Rougerie, Mortemart, 1988)
Un mot simple
Recommence la vie
A chaque instant.
Dérouter les yeux
Par une longue errance
A propos du vent.
La terre est tout entière
Dans la boucle tendre de l’eau.
Les mots savent que
Nous sommes séparés
De notre vie.
Extraits de « Partir avant la Fin » (Rougerie, Mortemart, 1990 : page finale)
Tout l’été est passé de notre côté.
La terre doit célébrer le jour avec grâce.
Où ? Quand ? Comment ? Un besoin vital devient rupture d’avec soi.
La poésie des arbres entre dans la maison pour y garder le feu vivant.
Vivre ne peut tenir en une seule vie.
Par Martine Maillard
-
Publié dans : Citations
4
Jeudi 19 janvier 2006
4
19
/01
/Jan
/2006
19:16
Maurice Audejean est né en avril 1942 dans l’Indre, d’une famille d’agriculteurs. A 18 ans, sa découverte d’Arthur Rimbaud l’a décidé à se lancer dans la poésie.
D’abord berger en Camargue, il est devenu instituteur dans l’Indre, et a longuement enseigné en zones rurales, car il adorait la campagne. Il puisait son inspiration dans la nature, notamment l’été en Ardèche. Ses élèves l’appréciaient pour ses connaissances et pour son aptitude à susciter l’intérêt.
Passionné de philosophie et de lecture, il rencontra beaucoup de poètes, notamment René Char qui l’encouragea énormément dans sa vocation.
Marié et père de trois enfants (dont un tôt disparu), il était aussi travailleur acharné, et se levait avant l'aube pour peaufiner ses manuscrits, qui furent publiés aux éditions Rougerie, en Haute-Vienne, grâce à l’aide financière du Centre National des Lettres.
On trouve successivement Drains (1982), La Cime du Lieu (1984), Le Peu et l’impossible (1987), Le Pré du Brasil (1984), Au Matin Calme (1988), et Partir avant la Fin (1990) – uniquement de la poésie.
Hélas, Maurice Audejean nous a quittés à l’âge de 49 ans, en janvier 1992, des suites d’une longue maladie.
Maurice Audejean (photographie gracieusement prêtée par la famille)
Je lui rendrai hommage ici à l’aide de quelques poèmes tirés de « La Cime du Lieu ».
1 - Grands yeux ouverts. Le soleil passe dans le ventTerre étendue.Le vent plie les nuages,Hache la pluie Qui s’en repart.Un peu plus loinSur le retour,Nous croiserons la lumièreRemontant à flots la vallée.Décision un peu folleDe rester tapisDans un coin de rocher.
*
2 - Comme tout est calme ici ! Mais où est ton cœur donné
Ton corps jailli ?
Tu relances la plaine dans le cri.
A nouveau, je ne sais plus comprendre,
Ma faiblesse redevient prière,
Je me déplie comme une feuille,
Mon cœur sous ma peau se dilate,
Le matin exagère !
Le ciel m’attrape tout entier,
Je n’ai plus de poids sur la terre,
Il faut suivre un nouveau chemin
Quelque chose m’abandonne
Quelque chose m’attend.
Je suis heureux et las,
Incertain et impatient.
(A suivre...)
Par Martine Maillard
-
Publié dans : Citations
7
Dimanche 15 janvier 2006
7
15
/01
/Jan
/2006
16:00
Pour faire suite à l'article précédent, je ne résiste pas au plaisir de vous citer le poème qui fut à l'origine de ce pastiche. Le pauvre Agrippa s'y efforçait à l'infidélité pour oublier un amour malheureux ; c'est pourquoi il se "blessait" pour se "guérir", formule précieuse s'il en fut... En effet, la mode à l'époque, mode de la "préciosité", consistait à exprimer des sensations extrêmes et souvent opposées, pour créer le saisissement chez le lecteur, pour l'impressionner en quelque sorte.
Notes : Agrippa écrit en alexandrins, vers de douze syllabes ; et dans le titre qui est aussi le premier vers, il faut prononcer en deux syllabes le verbe "aie", en donnant une valeur séparée à l'e muet de l'impératif (prononciation de la Renaissance).
Au 4e vers : "au premier" signifie ici "tout d'abord".
Ô divine Inconstance, aie pitié de moi
Ô divine Inconstance, aie pitié de moi,
Guéris en me blessant ma plaie et mon émoi,
Pardonne le dépit de mon âme pressée,
Pardonne-lui les maux qu'au premier offensée,
Elle a vomi sur toi frénétique en courroux.
Change sa volonté, ton nom lui sera doux,
Et comme j'ai tourné le médire en louange,
Fais qu'un cœur amoureux à n'aimer plus se change.
Je te ferai rouler un autel d'un ballon,
J'immolerai dessus des feuilles qu'Aquilon
Ton père nous fait choir au pluvieux automne,
Je t'offrirai de l'air d'une cloche qui sonne,
Et le coq qui virait sur le haut du clocher,
Dansant de cent façons ; je courrai te chercher
De l'eau et du savon, et ferai à merveilles
D'une paille fendue envoler des bouteilles ;
J'offrirai du duvet, plumes, fleurs et chardons,
Et de l'eau de la mer et des petits glaçons,
Un caméléon vif, et au lieu de paroles,
Je dirai sans propos cent mille fariboles !
Et sacrant tout cela à ton nom immortel
Je brûlerai encor, et le temple, et l'autel.
Agrippa d'Aubigné
Par Martine Maillard
-
Publié dans : Citations
7