Lundi 19 décembre 2005
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Vers seize heures il revient, avec des nouvelles décevantes. Il a vu
notre guide : la brusque maladie de sa mère l'oblige à différer son départ d'un jour. Cependant il nous propose de venir poser nos sacs chez lui et d'y prendre le thé. Daniel paraît douter de ses
explications confuses.
Nous enfilons quelques rues aux murs rougeâtres et sans ouvertures pour parvenir dans une maison à l'intérieur très européen. Si ce n'étaient les
divans disposés en demi-cercle autour d'une large table basse, nous nous serions laissés frapper par le poste de télévision à la française, le buffet moderne vitré à la française, et
l'électrophone à la française qui ornent ce salon cossu. Un émetteur d'air conditionné confirme l'impression générale de confort. Nous prenons place, serrés les uns contre les autres sur les
divans, et découvrons alors Farid, le jeune berbère de vingt-cinq ans qui a accepté de nous piloter dans la sebkha. Il a le nez grec, un visage brun taillé à coups de serpe et les traits
allongés. Il paraît agité, autoritaire, et nous aurons vite confirmation de son caractère fier et impatient. Cependant, derrière les complications qu'il nous impose, il fait tout de même montre
d'un désir certain de nous être agréable. Un bambin de quatre ans, Nordin, se blottit constamment à ses côtés. Il donne quelques ordres à la cuisine, et une jeune fille timide, ne sachant pas le
français mais vêtue comme lui à l'européenne, vient nous servir du thé. Nous le buvons avec plaisir.
Il nous annonce que nous partirons le lendemain, après avoir couché chez lui, mais qu'en attendant nous sommes invités à dîner chez sa
belle-mère le soir même. Les deux heures séparant ce thé du dîner seront donc consacrées à une sommaire visite de la ville, pour la plus grande joie des enseignants dont c'était l'un des
principaux objectifs.
Quel émerveillement, devant le vieux ksar d'argile rouge rosissant au soleil du soir ! Devant le majestueux tombeau de marabout éclatant de
blancheur sous sa couche de craie ! Mais la plus vive curiosité ira sans nul doute à l'immense « peigne » surplombant la palmeraie d'une centaine de mètres, à hauteur de la source jaillissante
qui abreuve toute la ville en eau courante.
Ingénieuse trouvaille des peuples sahariens, ce système permet de fractionner l'eau déferlante du ruisseau en autant de petits canaux qu'il y a de jardins en bas à irriguer. Et
si l'on suit le labyrinthe des minuscules cours d'eau amoureusement entretenus se divisant successivement les uns les autres comme les ramifications des feuillages, on arrive dans des petits
paradis naturels en contrebas, où le blé et les carottes poussent en toute saison, au bord de petits lacs improvisés guère plus profonds qu'un à deux centimètres, sur un sable de bord de mer, à
l'ombre gracieuse des palmes, sous le regard tranquille d'un ânon paisiblement attaché...
Parfois un homme y paraît, penché sur son outil rudimentaire. Mais les femmes, emmitouflées dans leurs robes et portant des cruches sur la tête, refusent de se laisser filmer
!...Pas plus que les enfants d'ailleurs, qui préfèrent jeter du sable vers les caméras.
La nuit tombe. A sept heures, nous sommes de retour dans la maison cossue.
Une jeune fille rayonnante de plaisir et toute parée, quoique vêtue à l'occidentale, nous y accueille. Est-ce la même que tout à
l'heure ? Non, celle-ci parle un français parfait : c'est sa sœur aînée. Remplace-t-elle sa mère malade ? En effet, cette dernière ne paraîtra pas une seconde. Est-elle la sœur de Farid ? Non,
quoique celui-ci la traite comme telle : nous apprendrons qu'elle est sa belle-sœur, Farid ayant épousé une sœur encore plus âgée. Ravie de recevoir des dames françaises à sa table, elle prétend
qu'elle ne se mariera pas, mais fera des études supérieures pour devenir pilote d'avion ! Et quoiqu'on l'ait déjà demandée trois fois en mariage affirme-t-elle, elle est sûre que son père la
défendra toujours, d'autant plus qu'elle a un oncle architecte qui a déjà vécu en France.
Nous sommes très édifiés par ces déclarations enthousiastes, et la jeune fille se retrouve bientôt avec un calepin rempli
d'adresses.
Elle nous sert avec
beaucoup de grâce un excellent couscous sur deux grands plats, autour desquels nous nous amassons goulûment, armés de nos cuillers. Nous nous étonnons de ce qu'elle ne mange pas avec nous, mais
elle prétend avoir déjà dîné à la cuisine et nous la comprenons : ici nous sommes plutôt serrés, à quatorze. Cependant Farid se joint à nous, assis par terre aux côtés de
Daniel.
Au moment de dormir, Farid
nous transporte dans sa propre demeure située en périphérie de la ville. Il s'agit d'un quartier en construction dont les rues ne sont que pistes défoncées, et les maisons voisines des cubes de
parpaings à peine ébauchés.
Face à un petit patio, sa pièce de séjour où trône un magnifique tableau représentant une corrida peut être transformée en dortoir ; mais comme nous sommes
trop nombreux pour nous y serrer tous, une partie du groupe s'installe dans l'étroite pièce sombre contiguë : apparemment une chambre d'amis. Certains sont à terre sur le tapis, d'autres allongés
sur les divans, d'autres directement sur le sol grâce à leurs matelas isolants. Quand à vingt-trois heures enfin les lumières s'éteignent, m'étant emparée d'une place de choix sur un canapé,
j'espère rattraper mon sommeil en retard...
Par Martine Maillard
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Publié dans : Voyages et promenades
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