Le rivage est désert. Pas un souffle de vent.
Il est encore nuit, mais l’aurore commence,
Et sa faible lueur vers le ciel pur s’élance.
L’air est léger et doux ; tout est calme. Et pourtant…
Pourtant quelqu’un est là, qui regarde la mer,
Figé d’étonnement, égaré, immobile :
Ariane, sans voir, fixe les eaux tranquilles,
Le visage crispé d’un désarroi amer.
Mais qu’a-t-elle aperçu ? Elle discerne au loin
- Déjà bien loin, hélas ! – quelques voiles rapides
D’une flotte qui fuit au petit jour timide,
Et qu’entraîne à jamais la brise du matin…
La flotte qui s’enfuit… Elle ne comprend pas ;
Son regard ébloui poursuit comme une étoile
L’éclat étincelant de la blancheur des voiles,
Qui doucement se meurt… Thésée ! Oui, il s’en va ?
Elle est là, sans un souffle, et son cœur ne bat plus,
Tout paralysée et toute chancelante,
Toute engourdie encor de sommeil ; et, tremblante,
Elle ne croit pas voir ce que ses yeux ont vu.
Elle était si heureuse, et tout était si beau !
Elle partait là-bas, en Grèce, avec Thésée ;
Elle l’avait sauvé, sa vie était tracée :
Elle serait sa femme, il serait un héros !
Hier, sur ce rivage apaisé par le soir,
Elle avait vu la nuit tomber sur les navires,
Couchée entre ses bras, le regardant sourire,
Et toute confiante avec son grand espoir.
Et ses songes avaient été si délicieux !
Son immense bonheur l’avait émerveillée !
Et voici qu’à présent, brusquement éveillée,
Elle se trouve seule, avec un doute affreux.
Elle a bondi du sol si précipitamment
Que ses fins vêtements sont retombés à terre.
Ses voiles détachés gisent dans la poussière ;
Le flot sur son manteau vient mourir doucement.
Seule sa robe encor la recouvre à moitié,
Et ses beaux cheveux bruns, d’une grâce ingénue,
Se sont éparpillés sur ses épaules nues
Comme pour les cacher, pris de quelque pitié.
La voile a disparu à l’horizon lointain.
En même temps, l’aurore a parfait sa lumière
Et, plus franc et plus dur, le jour violent éclaire
Le vide de la mer, le vide du matin !
Thésée est bien parti ! Avec lui, tout est mort !
Tous ses espoirs sont morts, toute sa vie est morte !
Déjà son cœur, meurtri par la douleur trop forte
Semble se déchirer et saigner dans son corps.
Elle crie, elle tend en avant ses deux mains,
Elle appelle au secours, elle appelle, angoissée,
Elle pleure et gémit le cher nom de Thésée.
Et l’écho retentit de ses appels trop vains.
Adaptation en vers de Martine Maillard
Tous droits réservés.
Voici le texte original de Catulle et sa
traduction approximative :
« Namque fluentisono prospectans litore
Diae
Thesea cedentem celeri cum classe
tuetur
Indomitos in corde gerens Ariadna
furores,
Necdum etiam sese quae visit videre
credit,
Utpote fallaci quae tum primum excita
somno
Desertam in sola miseram se cernat
arena.
Immemor at juvenis fugiens pellit vada
remis,
Irrita ventosae linquens promissa
procellae.
Quem procul ex alga maestis Minois
ocellis,
Saxea ut effigies bacchantis, prospicit,eheu
!
Prospicit et magnis curarum fluctuat
undis,
Non flavo retinens subtilem vertice
mitram,
Non contecta levi nudatum pectus
amictu,
Non tereti strophio lactentes vincta
papillas,
Omnia quae toto delapsa e corpore
passim
Ipsius ante pedes fluctus salis adludebant.
»
Traduction libre :
« Tandis que sur le rivage de Naxos résonnant
du bruit des flots elle aperçoit la flotte rapide de Thésée qui s’enfuit, Ariane, comprimant difficilement les assauts de son cœur, ne croit pas voir ce qu’elle a pourtant vu : à peine
sortie des songes elle se découvre soudain toute seule sur une plage désertée. L’oublieux jeune homme a mis à la voile, livrant au vent ses promesses ! Et de ses yeux désolés la fille de
Minos le suit depuis les rochers couverts d’algues, transformée en statue de bacchante, elle le suit, hélas ! dansant sur les flots, sans retenir sa chevelure tombée sur son cou, ni son
vêtement découvrant sa poitrine, ni le bandeau tombé de ses seins, tous ces linges qui peu à peu s’effondrent de part et d’autre de son corps, pour baigner à ses pieds dans les vagues
salées…»
Une illustration musicale, maintenant. Ce thème a été
repris au 20e siècle dans un ballet dont le français Albert Roussel (1869-1937) a écrit la musique, sur un mode plus gai cependant : en effet, la légende raconte que
sur cette île, Ariane en pleurs aurait été aperçue par le dieu Bacchus (une adaptation romaine du dieu du vin Dionysos, mais peut-être aussi plutôt du dieu des bergers Pan, chez les grecs),
qui, l'entraînant dans une danse endiablée, aurait réussi à la consoler... Et n'est-ce pas l'image de la "bacchante" évoquée par Catulle (femme réputée de mauvaise vie !) qui aurait amené
l'idée de "Bacchus" ?
Ecoutez ici le début de la 2e suite de ballet, exécutée par l'orchestre philharmonique de Radio-France sous la direction de Jean-Pierre Jacquillat.
Ou rendez-vous à cette page pour en entendre davantage...
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