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L'âme du poète



"Eurydicen !" toto referebant flumine ripae.

"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.

VIRGILE, Géorgiques

(Mort d'Orphée)

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L'Esprit souffle où Il veut ; et tu entends sa voix, 

Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.

Jean  III, 8    

 

   


(Iegor Reznikoff à l'abbaye du Thoronet)        

 

 

Samedi 10 décembre 2005
    A mon tour de refaire un « clin d’œil » à Jean-Pierre. En effet, il conte dans son sonnet « Pygmalion et Galatée » comment un sculpteur donna la vie à sa statue – en en tombant amoureux.
    Renée Vivien, dans son recueil « les Kitharèdes », publié chez Alphonse Lemerre en 1904 et aujourd’hui épuisé, évoque une sculptrice, Kallô, qu’on aurait chargée de représenter la déesse Aphrodite… Ayant lu ces textes et en ayant conservé quelques bribes, je vous en soumets une « variation » en prose, et une strophe. Ici vous verrez que c’est l’inverse qui se produit : la statue tuera la sculptrice – ô romantisme !


Aphrodite, dite "Vénus d’Arles", vers 360 avant J.-C.
D’après un original de Praxitèle, probablement "l’Aphrodite de Thespies",
consacrée par la courtisane Phryné, compagne du sculpteur.
Arles (Théâtre)

    « La plus belle courtisane de l’Hellas, Polyarchis à la chevelure désirable, franchit un jour le seuil de sa maison, où nulle main fervente n’avait suspendu les couronnes amoureuses. Ayant acquis, par la beauté lumineuse de son corps, de grandes richesses, Polyarchis voulait offrir à l’Aphrodite qui l’avait favorisée (une statue digne de ses largesses).
    Kallô pâlit, elle allait tenter l’effort unique, dans lequel se concentrent toute la fièvre et tout le désir d’une existence humaine. Elle comprit que ce labeur demandait la force entière d’une jeunesse. La gloire de cette statue achevée ne laisserait plus après elle que l’oubli dans la Mort. Il lui faudrait éterniser le songe fuyant de la Beauté entrevue, de la Beauté perfide et cruelle. Elle contempla les lèvres sinueuses et le périlleux regard de la courtisane. Cette femme incarnait les ruses de l’Incertaine Déesse. Son corps, d’une souplesse énigmatique, semblait se dérober éternellement à l’étreinte sincère. Son sourire était à la fois une promesse et un mensonge.
    Polyarchis interpréta le silence de l’Artiste. D’un geste solennel, elle surgit nue, de ses blancs voiles dépouillés, nue et pareille à la Déesse surgissant de l’écume. Kallô modela la Forme Divine d’après le beau corps mortel de la Prêtresse. Mais elle sentait que la statue absorbait peu à peu sa vie fébrile et que l’œuvre était faite du sang de ses veines…
    En un jour l’Image d’Aphrodite à la chevelure d’or fut achevée. L’ivoire des membres luisait pâlement et les métalliques reflets des pesants cheveux étincelaient dans l’ombre. Les béryls des prunelles chatoyaient ainsi que des vagues immobiles. La Femme Divine s’offrait et s’éloignait à la fois, en une attitude de fuite et de langueur. Les bras s’abandonnaient, lassés d’étreintes. Les lèvres étaient amères de baisers et brûlées par le sel des larmes bues. Et la chair de marbre, la chair froide et frémissante, appelait impérieusement tous les désirs épars dans l’Univers.
    Kallô, devant l’œuvre accomplie, ne ressentit point la tristesse du songe incarné, c’est-à-dire amoindri et rabaissé de l’Infini à la Matière. Elle n’éprouva pas le calme d’une voyageuse devant le seuil de sa maison… Son Destin était consommé. L’existence devenait vaine, puisque le But Unique était atteint.
    Elle versa dans une coupe ciselée par ses mains laborieuses un poison oriental, et loua les déesses de cette belle et heureuse mort accordée ainsi qu’une suprême faveur. Puis, ayant bu, elle expira. »

        Et la strophe :

« Et, les regards levés vers la Déesse nue,
La vierge est morte, ayant accompli son désir,
Car les penseurs brûlés de la fièvre inconnue
Qui réclament le Songe impossible à saisir
Meurent, les yeux levés vers la Déesse nue. »

Renée Vivien



En illustration sonore, un petit choral pour orgue de Bach,
"O Mensch, bewein dein' Sünde" (O homme, pleure sur tes péchés)
joué sur le grand orgue de la cathédrale de Bourges
par André Pagenel.
par Martine Maillard publié dans : Renée Vivien
Vendredi 8 juillet 2005

 

Affiche de la compagnie "Bleu Cerise"

(site)  


A l’instar de Sappho, à qui elle s’identifie, Renée Vivien aimait les femmes. Cependant elle demeura toujours extrêmement féminine et douce, comme soumise, en retrait. Cela est dû à son caractère dépressif, contre lequel se battirent nombre de ses amies, à commencer par Natalie Clifford-Barney (site), fière amazone d’origine américaine qui parle d’elle abondamment dans son livre « Souvenirs indiscrets » (paru chez Flammarion en 1960). 
                           

 

 

 

 Natalie fait la connaissance de Renée lors d’une sortie au Théâtre Français. Elle est alors fascinée par la tristesse profonde qui émane de ses vers, et se promet de la sauver de la mort. Selon elle, Renée avait un aspect enfantin ; elle était faible et pâle, très différente de l’aspect que lui donne Rodin sur le buste qu’il a fait d’elle (voir ici).

Renée apparaissait aux autres douce, blonde, tendre et rieuse, puérile, gaie, malicieuse même ; on ne la croyait pas, lorsqu’elle parlait de mourir… Colette la décrit ainsi : « Son long corps sans épaisseur, penché, portait comme un lourd pavot la tête et les cheveux dorés, et de grands chapeaux chancelants. Elle tendait en avant ses longues mains tâtonnantes. Ses robes couvraient ses pieds, elle allait frappée d’une gaucherie angélique et perdait en marchant ses gants, son mouchoir, son ombrelle, son écharpe… » (Le Pur et l’Impur)

Elle se cachait même pour écrire, comme une adolescente en faute. Cependant, c’est Natalie qui lui fit découvrir Sappho, et par là-même, déclencha la plus grande passion de sa vie. En effet, Renée était mystique dans l’âme, elle avait besoin d’adorer… Natalie l’aida à étudier le grec, la conduisit à Mytilène, capitale de l’île de Lesbos et ville de Sappho. Et c’est ainsi que naquit le recueil intitulé « Les Kitharèdes » (Paris, Lemerre, 1904), où elle fait revivre les vers de toutes les amies, réelles ou supposées, de Sappho.

 

En voici un extrait, mis dans la bouche d’une certaine Nôssis, qui admirait Sappho sans être connue d’elle. Originaire de Locres, colonie grecque du Sud de l’Italie, elle est citée par Antipater de Sidon comme l’une des neuf poétesses grecques enfantées par la Terre pour la joie des mortels (à l’instar des neuf Muses enfantées par le Ciel pour le bonheur des dieux). Nôssis aurait professé l’amour des hommes et le bonheur d’être mère, mais Renée ne peut s’empêcher de mettre dans son cœur des sentiments pour Sappho, tant le rayonnement de celle-ci la porte, à ses yeux, au-delà même du sexe.

Notez le changement de prononciation du nom de Sappho : étant originaire d’un île orientale possédant son dialecte et ses intonations propres (l’éolien), la grande poétesse portait un nom que les traducteurs nous livrent sous diverses formes, la forme « Psappha » étant somme toute plus fréquente et convaincante, que la forme « Sapho » adoptée beaucoup plus tard par les traducteurs latins. On préfère généralement « Sappho » (avec 2 p, l’un prononcé « p » et l’autre associé au « h » pour former le son « f »), qui demeure une interprétation intermédiaire entre l’archaïque « Psappha » et le récent « Sapho ».

          

 

Citharède au VIe siècle avant notre ère 

 (voir ici)

O Lesbos, je suis chère à Psappha l’immortelle.

Elle entend, dans l’Hadès, mes fugaces accords,

Et la vierge de mon désir lui semble belle.

Elle sourit parmi le nuage des morts,

Quand je viens, attisant les tièdes cassolettes,

Cueillir ses violettes.

 

Je t’ai cherchée, ô fleur des Kharites ! Ô toi

Qu’on désire à travers les femmes adorées,

Dans le mélos ployé sous une exacte loi

Et dans les flots sereins d’une mer sans marées,

Dans le rêve des gris oliviers, dans le chant

Funèbre du couchant.

 

Je n’ai point écouté les faiseurs de mensonges

Dont le souffle a terni la clarté de mon nom :

Je suis venue avec mes parfums et mes songes,

En répandant le lait de la libation,

Et je t’ai dit : « Voici les roses que je tresse,

Et voici ma jeunesse ».

 

Seule dans mon orgueil d’amour, j’ai méprisé

Les silences amers, les rites et les blâmes.

Et, pieuse disciple à ton autel brisé,

J’ai rallumé l’ardeur expirante des flammes :

J’ai tissé le fenouil, la rose et le cerfeuil

En guirlandes de deuil.

 

N’as-tu pas dit jadis, devant les cieux d’opales,

Caressant Eranna courbée à tes genoux,

Et mêlant tes cheveux noirs à ses cheveux pâles :

« Quelqu’un dans l’avenir se souviendra de nous.

Les Muses, à qui plaît la voix des amoureuses

Nous firent glorieuses. »

 

 

(Renée Vivien, les Kitharèdes, chapitre 7 : Nôssis)

Les 3 derniers vers contiennent une citation de Sappho

«Je dis que plus tard encore quelqu’un se souviendra de moi »

(Livre II, fragment 43)

 
 

par Martine Maillard publié dans : Renée Vivien
Mercredi 6 juillet 2005

 Vous ne connaissez de Renée Vivien que ses traductions... Voici maintenant un de ses poèmes personnels.

 



Passants, je me souviens du crépuscule vert

Où glissent lentement les ombres sous-marines,
Où les algues de jade au calice entr’ouvert
Étreignent de leurs bras fluides les ruines
Des vaisseaux autrefois pesants d’ivoire et d’or.
Je me souviens du soir où la nacre s’irise,
Où dorment les anneaux, étincelants encor,
Que donnaient à la mer ses époux de Venise.
Passants, je me souviens du mystique travail
Des vivants jardins qui recèlent, virginales,
L’anémone et la mousse et la fleur du corail
Dont l’effort des remous avive les pétales,
Rose animale et rouge éclose dans la nuit.
Je me souviens d’avoir bu l’odeur de la brume
Et d’avoir contemplé le sillage qui fuit
En laissant sur les flots une neige d’écume.
Je me souviens d’avoir vu, sur l’azur changeant
Des vagues, refleurir les astres du phosphore.
Mon lit d’amour était le doux sable d’argent.
Je me souviens d’avoir frôlé le madrépore
Dans ses palais, d’avoir vu les lambeaux empreints
De sel, qui furent des bannières déployées,
D’avoir pleuré les yeux et les cheveux éteints
Et les membres meurtris des Amantes noyées…
J’ai connu les frissons de leur baiser amer.
Dans mon cœur chante encor la musique illusoire
De l’Océan. – Je garde en ma frêle mémoire
Le murmure et l’haleine et l’âme de la mer.


 

(Renée Vivien, extrait du recueil "Évocations"

publié chez Alphonse Lemerre à Paris en 1903)

par Martine Maillard publié dans : Renée Vivien
Samedi 2 juillet 2005

 

 

L'homme fortuné qu'enivre ta présence
Me semble l'égal des Dieux, car il entend
Ruisseler ton rire et rêver ton silence,
    Et moi, sanglotant,

 

   

Je frissonne toute, et ma langue est brisée :
Subtile, une flamme a traversé ma chair,
Et ma sueur coule ainsi que la rosée
    Apre de la mer ;

 

   

Un bourdonnement remplit de bruits d'orage
Mes oreilles, car je sombre sous l'effort,
Plus pâle que l'herbe, et je vois ton visage
    A travers la mort...

 

 

 

(Renée Vivien, 1903)

 

    Ce texte me confond à chaque fois par sa beauté... Le mien (voir ici) en regard est bien médiocre.

    Renée a réussi ce prodige exceptionnel de reproduire jusqu'à la prosodie même de Sappho, dans la mesure du possible. En effet, la poésie grecque est une poésie rythmée - comme aujourd'hui la poésie allemande, ou anglaise : certaines syllabes sont longues, d'autres courtes, et cela se "scande", comme on dit... D'où le rythme de "valse" que j'avais trouvé à l'épitaphe de Seikilos (voir ici) ; et cela, en français, on ne peut pas l'obtenir, notre langue étant dans ses syllabes uniforme.

    Mais par contre, elle a compté leur nombre : 11 syllabes pour les trois premiers vers, 5 pour le quatrième, le tout constituant la célèbre "strophe saphique", un rythme créé personnellement par Sappho... Eh bien, Renée réussit ce prodige pour la langue française (qui jusqu'à ce jour ne connaissait que des vers comportant un nombre de syllabes pair :12, 10, 8... ), de traduire exactement la strophe saphique, avec ses 3 premiers vers de 11 syllabes, et son quatrième de 5 ; et en obtenant un rythme merveilleusement harmonieux : 5 + 6 pour les premiers, 5 pour le dernier.

    On en demeure confondu. Pour qui croit en la réincarnation, on pense à un retour de la poétesse parmi nous - et c'est d'ailleurs ce qu'elle disait, car Renée était bouddhiste dans l'âme.

    Ce poème a été traduit tant de fois qu'il fait l'objet d'un livre entier aux éditions "Allia" (Paris, 1998) : "L'égal des dieux, cent versions d'un poème de Sappho". Boileau lui-même en a fait une adaptation dans son "Traité du sublime" (chapitre VIII). Mais lorsque vous lisez toutes ces traductions, aucune n'égale celle de Renée Vivien.

par Martine Maillard publié dans : Renée Vivien
Samedi 2 juillet 2005

 

Aujourd’hui l’Eros fatal, amer et doux,

L’Eros qui ressemble à la mort, me tourmente,

Maîtrise mes flancs et brise mes genoux

Dans l’angoisse ardente...

 

 

Renée Vivien

Traduction d’un fragment de Sappho

 

 

Pourquoi ne possédons-nous de Sappho que des fragments ?

Considérée dans l’antiquité comme l’une des plus grandes poétesses de son temps, elle avait marqué les esprits éclairés. Cependant, les mœurs très libérales qui avaient cours dans son île de Lesbos – île riche et florissante non loin des rivages de l’Ionie, en Asie Mineure – ne furent pas du goût des Grecs du continent, qui peu après sa mort, s’empressèrent de brûler toutes ses œuvres comme si elle eût été pestiférée.

Certaines demeurèrent cependant dans les esprits, et c’est de mémoire que l’on ressuscita la fameuse « Ode à une Femme aimée », qui connut plus de cent adaptations françaises, plus une latine (par Catulle), et peut-être bien d’autres ; beaucoup enfin furent retrouvées à l’état de fragments, de morceaux de papyrus épars, oubliés dans les bibliothèques.

par Martine Maillard publié dans : Renée Vivien
 

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NB : Vous pouvez consulter les archives de ce blog, créé en mai 2005, en cliquant en haut à gauche de cette page sur "Poésie éternelle".

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