Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.
VIRGILE, Géorgiques
(Mort d'Orphée)
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Jean III, 8
En l'écoutant, toi aussi tu peux créer...
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
Renée Vivien, fille de John Tarn, un anglais fortuné, et de Mary Gillet Benett, née dans le Michigan, n'a pas écrit que des poésies. On lui doit aussi un roman (Une Femme m'apparut), et des nouvelles, réunies sous le titre de la première d'entre elles, la Dame à la Louve. Rééditées en 1977 par Régine Desforges, elles sont maintenant accessibles en édition de poche pour 2 € seulement.
J'ai voulu vous en donner ci-dessous un aperçu, avec des extraits de celle qui s'appelle La Soif ricane...
Chacune de ces nouvelles présente le point commun de se situer dans des contrées éloignées (voire sur la mer pour la première), et brosse de manière toujours romanesque le portrait d'un jeune
homme prétentieux et sans caractère, qui est généralement le narrateur, face à une femme présentant une personnalité d'exception. En cette période des débuts du féminisme militant, elle montre
sans détour combien tous les traits dits masculins font défaut à la majorité des jeunes gens de la belle société qu'elle côtoie, tandis que certaines femmes ont une classe et un courage qui
attirent l'admiration.
L'emphase du style (et encore, j'ai fait beaucoup de coupures : ce que vous avez là est un
raccourci drastique de la nouvelle qui occupe près de cinq pages) et le romantisme exacerbé m'évoquent presque Rimbaud, dont elle avait un peu le caractère extrémiste.
L'action se situe dans une vaste plaine de l'Ouest américain, et le récit est prêté à un certain Jim Nicholls.
« Quel étrange coucher de soleil ! » dis-je à Polly.
Nous cheminions sur nos mulets accablés de lassitude et de chaleur.
« Imbécile ! grommela ma compagne. Tu ne vois donc pas que la lueur est à l'est.
- Ce serait l'aurore dans ce cas-là. Je dois être saoul. Et, pourtant, je n'ai pas bu de la journée. »
(...)
Nous étions en pleine prairie... Devant nous, un désert d'herbe pâle. Derrière nous, un océan d'herbe pâle. Autour de nous rôdait la Soif. Je voyais remuer ses lèvres sèches. J'entendais ses grelottements de fièvre. Polly, la garce aux cheveux de paille, ne la voyait point, ce qui, d'ailleurs, n'a rien d'étonnant. Polly n'a jamais pu voir plus loin que le bout de son nez rouge de grand air et de soleil.(...)
Je la hais parce qu'elle est vigoureusement saine, et que je suis, moi, un fiévreux débile. Elle est plus hardie et plus solide qu'un mâle. Elle m'enverrait rouler à dix mètres d'une chiquenaude. (...)
Je hasardai une réflexion au cours du chemin.
« Il y aura sûrement de l'orage avant peu, Polly, ma fée, ma chimère.
- Idiot ! souffla-t-elle avec conviction. Laisse-moi donc tranquille. Tu ne dis jamais que des choses sottes. Bien sûr qu'il y aura de l'orage avant peu. Ça se voit et ça se sent, et je n'aime pas les mots inutiles.
- Ô ma douceur admirable, ta sagesse est aussi bienveillante que profonde. »
Elle ne daigna pas répondre. Je finirai sûrement par la tuer un jour. (...) Comme ça, ce sera fini et je ne penserai plus à elle. Peut-être que la Soif s'éloignera de moi, quand je l'aurai abreuvée de sang. Qui sait ?
... L'aurore surnaturelle augmentait d'intensité...
Nous nous arrêtâmes, le soir venu. Polly me versa, de sa gourde à la panse rebondie, une goutte d'eau-de-feu. Je bus à sa mort prochaine. Tout à coup, la garce s'arrêta de boire.(...)
« Qu'est-ce que tu as ? » lui demandai-je avec un affectueux intérêt. (...)
Elle me montra simplement quelques cendres mêlées à l'herbe grise.
Je compris sa pensée. Mes yeux se tournèrent instinctivement vers l'aube étrange qui rougeoyait à l'est. Mais une petite colline m'empêchait de voir ce qui se passait là-bas.
Polly lâcha un sourd juron... Mes genoux fléchirent sous moi. Elle me toisa de son regard dédaigneux, et, me quittant sans une parole, elle se mit en devoir de gravir la colline. (...)
Du nord au sud, l'horizon n'était qu'un brasier...
Le feu dans la prairie !
Un vent de flamme, qui arrive sur vous avec la vélocité du semoun et du sirocco, qui balaie en un clin d'oeil le désert d'herbes sèches. Et rien sur son passage qui puisse l'arrêter !
Je grelottais, comme un malade qui meurt de la fièvre... Polly, elle, n'avait point peur.
(...) Nous retournâmes en toute hâte vers notre camp improvisé, où nous avions laissé paître nos mules, qu'une crainte rendait ombrageuses.
La brise du soir poussait vers nous l'ouragan de flammes.
... Rôtis vivants dans la prairie !...
Le feu s'avançait, comme un immense éclair... (...)... C'était beau quand même, cette trombe de flammes. (...) C'était si merveilleusement splendide que je tombai à genoux et tendis mes deux bras vers le Feu, en riant comme les petits enfants et les idiots. (...)
Mais Polly, qui n'a pas plus d'âme que mes mules, ne comprit point et regarda sans voir. (...)
« Ne perdons point de temps », dit-elle avec résolution. Elle avait sa voix de tous les jours (...) . Elle s'accroupit, et, en un clin d'oeil, elle mit le feu à l'herbe devant elle.
Je crus pendant une seconde qu'elle était devenue folle, elle aussi. Et je hurlai de joie, semblable à un Indien qui se venge.
Elle ne se troubla point. Elle était habituée à mon humeur fantasque. (...)
« Le feu combattra le feu, Jim. »
Nous nous reculâmes. Notre feu brillait posément, tel le bon feu des foyers paisibles. L'autre feu, nourri de milliers de lieues d'herbes dévorées, s'avançait pareil à une vague océanique de lumière et de bruit.
... Je fermai les yeux, ivre de fumée... Quand je les rouvris, deux heures après, tout était noir autour de nous. C'étaient des ruines d'incendie. La fournaise s'était miraculeusement éteinte.
Le Feu avait vaincu le Feu.
Polly s'était campée fièrement devant moi, les poings aux hanches. (...)
Renée Vivien, "La Soif ricane..."
Tiré de "La Dame à la Louve", ed. Folio
Gallimard, 2007
Renée Vivien
Beaucoup d'entre vous n'ont pas lu mes évocations de la poétesse Renée Vivien (1877-1909, pseudonyme de Pauline Tarn, née d'une famille anglaise fortunée établie à Paris). Aujourd'hui j'y reviens avec le bonheur de découvrir qu'entre temps elle a été remise à l'honneur et rééditée largement, avec l'apparition d'un très beau site sur internet - sans parler de la diffusion numérique par la BNF de toutes ses éditions originales ! Pour moi qui avais fait des traductions de Sappho ma spécialité, lors de mes études grecques à Paris, et qui aujourd'hui suis en train de refaire complètement l'article qui la concerne sur Wikipedia (je n'ai pas fini, j'y travaille un peu tous les jours, vous distinguerez peut-être la différence avec l'aspect antérieur de la page), c'est une joie de vous en offrir un nouveau poème, poème précisément en hommage à Sappho (dont on a aujourd'hui simplifié le nom en en supprimant un "p", mais qui dans le dialecte de son île était originellement désignée comme "Psappha").
En effet, Renée Vivien, jeune fille fragile qui avait été séduite par l'entreprenante amazone Natalie Barney, se passionna très vite pour la poésie de cette grande amoureuse des femmes dont on exhumait juste les manuscrits, et en fit de remarquables adaptations.
Les Oliviers
"Et je regrette et je cherche…"
Psappha
Les oliviers, changeants et frais comme les vagues,
Recueillent gravement tes murmures légers,
Psappha, Divinité des temples d’orangers,
Dont le chant surpassa le chant des étrangers…
La montagne a des plis musicalement vagues…
Tes lèvres ont l’inflexion d’un rire amer.
Lasse d’éloges faux, lasse de calomnies,
Tu te hâtes vers l’ombre aux roses infinies ;
Sous tes doigts doriens pleurent les harmonies ;
Tes regards ont le bleu complexe de la mer.
Les vierges se reflètent, tiédeur parfumée,
L’une dans l’autre, ainsi qu’en un vivant miroir.
Tu regrettes et tu cherches, parmi l’or noir,
Des yeux et des cheveux assombris par le soir,
Atthis, la moins fervente, Atthis, la plus aimée…
La Vénus des Aveugles
Lemerre, Paris, 1904.
Aux éditions Stellamaris vient de paraître mon recueil
Renaître.
Vous pouvez le feuilleter et vous le procurer à cette page.

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Parvenue à son n°9, Shi-zen, ou "le féminin éthique et pas toc", est un magazine attrayant écrit par des femmes mais aussi par des hommes, pour des femmes mais aussi pour des hommes, dans une optique résolument écologique (imprimée sur papier recyclé bien sûr).
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