Inspiration
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Saint-Jean III, 8
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
"Eurydice !" répercutaient les rives à travers tout le fleuve.
VIRGILE, Géorgiques
(Mort d'Orphée)
Mais tu ne sais d'où Il vient, ni où Il va.
Saint-Jean III, 8
(Iegor Reznikoff à l'abbaye du
Thoronet)
En attendant d'écrire à nouveau, je vous livre ici un magnifique poème méconnu d'Emile Verhaeren, tiré de son recueil "La multiple splendeur".
Comme vous et moi, c'était un mystique ...
L'arbre
Tout seul,
Que le berce l'été, que l'agite l'hiver,
Que son tronc soit givré ou son branchage vert,
Toujours, au long des jours de tendresse ou de haine,
Il impose sa vie énorme et souveraine
Aux plaines.
Il voit les mêmes champs depuis cent et cent ans
Et les mêmes labours et les mêmes semailles ;
Les yeux aujourd'hui morts, les yeux
Des aïeules et des aïeux
Ont regardé, maille après maille,
Se nouer son écorce et ses rudes rameaux.
Il présidait tranquille et fort à leurs travaux ;
Son pied velu leur ménageait un lit de mousse ;
Il abritait leur sieste à l'heure de midi
Et son ombre fut douce
A ceux de leurs enfants qui s'aimèrent jadis.
Dès le matin, dans les villages,
D'après qu'il chante ou pleure, on augure du temps ;
Il est dans le secret des violents nuages
Et du soleil qui boude aux horizons latents ;
Il est tout le passé debout sur les champs tristes,
Mais quels que soient les souvenirs
Qui, dans son bois, persistent,
Dès que janvier vient de finir
Et que la sève, en son vieux tronc, s'épanche,
Avec tous ses bourgeons, avec toutes ses branches,
- Lèvres folles et bras tordus -
Il jette un cri immensément tendu
Vers l'avenir.
Alors, avec des rais de pluie et de lumière,
Il frôle les bourgeons de ses feuilles premières,
Il contracte ses noeuds, il lisse ses rameaux ;
Il assaille le ciel, d'un front toujours plus haut ;
Il projette si loin ses poreuses racines
Qu'il épuise la mare et les terres voisines
Et que parfois il s'arrête, comme étonné
De son travail muet, profond et acharné.
Mais pour s'épanouir et régner dans sa force,
Ô les luttes qu'il lui fallut subir, l'hiver !
Glaives du vent à travers son écorce.
Cris d'ouragan, rages de l'air,
Givres pareils à quelque âpre limaille,
Toute la haine et toute la bataille,
Et les grêles de l'Est et les neiges du Nord,
Et le gel morne et blanc dont la dent mord,
Jusqu'à l'aubier, l'ample écheveau des fibres,
Tout lui fut mal qui tord, douleur qui vibre,
Sans que jamais pourtant
Un seul instant
Se ralentît son énergie
A fermement vouloir que sa vie élargie
Fût plus belle, à chaque printemps.
En octobre, quand l'or triomphe en son feuillage,
Mes pas larges encore, quoique lourds et lassés,
Souvent ont dirigé leur long pèlerinage
Vers cet arbre d'automne et de vent traversé.
Comme un géant brasier de feuilles et de flammes,
Il se dressait, superbement, sous le ciel bleu,
Il semblait habité par un million d'âmes
Qui doucement chantaient en son branchage creux.
J'allais vers lui les yeux emplis par la lumière,
Je le touchais, avec mes doigts, avec mes mains,
Je le sentais bouger jusqu'au fond de la terre
D'après un mouvement énorme et surhumain ;
Et j'appuyais sur lui ma poitrine brutale,
Avec un tel amour, une telle ferveur,
Que son rythme profond et sa force totale
Passaient en moi et pénétraient jusqu'à mon coeur.
Alors, j'étais mêlé à sa belle vie ample ;
Je me sentais puissant comme un de ses rameaux ;
Il se plantait, dans la splendeur, comme un exemple ;
J'aimais plus ardemment le sol, les bois, les eaux,
La plaine immense et nue où les nuages passent ;
J'étais armé de fermeté contre le sort,
Mes bras auraient voulu tenir en eux l'espace ;
Mes muscles et mes nerfs rendaient léger mon corps
Et je criais : " La force est sainte.
Il faut que l'homme imprime son empreinte
Tranquillement, sur ses desseins hardis :
Elle est celle qui tient les clefs des paradis
Et dont le large poing en fait tourner les portes ".
Et je baisais le tronc noueux, éperdument,
Et quand le soir se détachait du firmament,
je me perdais, dans la campagne morte,
Marchant droit devant moi, vers n'importe où,
Avec des cris jaillis du fond de mon coeur fou.
Comme vous l'avez peut-être remarqué, je suis férue de littérature jeunesse. Dans cette catégorie qui a pris une remarquable ampleur, il n'y a pas que des livres "faciles" pour amuser les enfants, et l'on peut tomber sur des auteurs de grande qualité. Ce sont évidemment eux qui retiennent mon attention, et c'est le cas de celui qui m'intéresse ici.
Il s'agit d'Eric Boisset, dont les premiers ouvrages, couronnés de prix ("Le grimoire d'Arkandias", Prix PEEP 1997 - Prix des Incorruptibles 1998, et "Nicostratos", Prix Jeunesse de Saint-Dié-des-Vosges 1998) présentent des qualités littéraires qu'hélas je n'ai pas retrouvées dans sa "trilogie des Charmettes", beaucoup plus convenue dans le style jeunesse.
Au moment de vous en parler, j'apprends qu'il fait actuellement l'objet d'une traducion cinématographique, ce qui est une preuve supplémentaire de sa qualité.
Publié pour la première fois en 1998, il a fait l'objet d'une réédition brochée en 2003 dont j'ai eu la chance de profiter (par la médiathèque locale, cherchez donc dans la médiathèque de votre ville !), mais se trouve plus aisément aujourd'hui en édition de poche dans la collection Tipik junior, chez Magnard.
Ce qui m'a d'emblée séduite, c'est que l'action se situe sur une île grecque de la mer Ionienne, proche de Céphalonique et non loin de Zante, dont le nom n'est pas mentionné mais dont la ville, Vathy, me permit d'identifier Ithaque - fait confirmé par la première ébauche de biographie imaginaire évoquée sur le site concernant Eric Boisset, ci-dessus en lien.
L'évocation de la vie sur l'île et de ses paysages est partout présente et envoûtante. Chaque élément, du chant des cigales aux caractères typés des personnages, est rapporté dans une grande richesse de style et un charme perpétuel. Le jeune héros, Yannis, fréquente un moine orthodoxe d'une grande culture et qui lui parle de littérature grecque avec une grande profondeur (on peut seulement déplorer que l'éditeur ait mal retranscrit les caractères grecs insérés dans le texte).
Si l'intrigue peut paraître simple (un enfant s'éprend d'un jeune pélican blanc et l'élève en secret), la magie liée à cet oiseau fabuleux dont de grands pans d'existence se situent en Égypte, aux bords du Nil, est d'autant plus prenante que là encore, l'auteur le décrit avec force détails, dans son aspect, son évolution, ses manières et ses habitudes. On sent une proximité extrême du narrrateur avec l'objet de son récit et on vibre avec lui tout au long de l'histoire, d'autant plus qu'il nous démontre, chose communément ignorée, que cet animal est largement aussi intelligent qu'un chien !
Quelques extraits du livre vous permettront d'en goûter quelques aspects.
Le premier
est pris à la page 45 de l'édition
brochée. Le jeune pélican, baptisé
par Yannis "Nicostratos" et caché par celui-ci dans un placard de sa chambre, n'a alors qu'environ deux mois ; c'est un oisillon incapable de voler mais déjà d'une certaine taille, puisqu'adulte
il atteindra 1m60 dressé sur ses pattes ! Il faut préciser aussi que Yannis vit seul avec son père veuf, et que celui-ci part pêcher le matin vers 5 heures.
Le lendemain matin, la faim réveilla Nicostratos de bonne heure. Il s'ébroua sur le ventre de Yannis et fit bouffer son duvet avant de se précipiter pataudement dans la cuisine. Une alléchante odeur de poisson tombait du garde-manger grillagé pendu au plafond. Mais comment faire pour atteindre le précieux mets ? C'était toute la question. Il commença par battre des ailes en sautillant sur place, dans l'espoir de s'envoler. Puis il tenta de grimper sur une chaise en s'aidant de son long bec et de ses pattes griffues. Enfin il se mit à danser sous la cage comme un Indien afin de faire pleuvoir la manne. Aucune de ces solutions n'ayant montré de réelle efficacité, il se rabattit sur la poubelle, dont il éparpilla rageusement le contenu sous la table. C'était un acte de vandalisme pur et simple, mais Yannis n'avait-il pas le toupet de dormir pendant qu'il mourait de faim ? Il revint trouver le jeune garçon dans la chambre et s'efforça de grimper sur le lit pour le réveiller. Mais c'était encore plus difficile que d'atteindre la cage ! Il se mit à japper avec colère en hérissant sa huppe. Puis il pinça les orteils du dormeur, qui ouvrit enfin les yeux...
D'autres passages, que je ne citerai pas car il faut un peu fouiller, montrent que même en littérature jeunesse le langage cru des pêcheurs d'Ithaque peut-être évoqué sans que les pures petites oreilles s'en aperçoivent...
Par contre voici un extrait d'une des nombreuses descriptions de la vie locale et du paysage (p. 132) :
Après le repas de midi, une grosse salade de tomates et de concombres salée, poivrée, parfumée d'une gousse d'ail et d'un rayon d'huile d'olive, plus quatre sardines grillées et une assiette de gros haricots blancs appelés gigantes, Yannis éprouva le besoin de faire la sieste. Il gagna sa chambre en se frottant les yeux et s'allongea tout nu sur son lit. Une intense lumière dorée pesait de l'autre côté du volet clos, mais la petite pièce chaulée de blanc avait su concerver une relative fraîcheur. Dehors, la brise de mer faisait crisser les herbes sèches et le chèvrefeuille lui-même languissait en jetant, de temps à autre, une bouffée parfumée. Toutes les odeurs du jardin et des collines s'exhalaient dans l'air sec qui vibrait aux stridulations des cigales comme du sable secoué dans un tamis. Au loin, une atmosphère laiteuse voilait la masse verte de l'île de Céphalonie.
Si l'argument annoncé du roman est l'amitié entre un garçonnet et un pélican, il est sous-tendu par toute une réflexion psychologique autour du deuil, et de la relation père-fils. En effet Démosthène, le père de Yannis, est devenu taciturne et irritable depuis la mort de sa femme, Cassandre, et son fils en souffre énormément. L'intrusion du pélican dans leur vie, qui apporte à Yannis la tendresse dont il manque cruellement, va éveiller la colère, puis la mansuétude du père et peu à peu rapprocher les deux personnages. Cependant il faudra pour cela un évènement dramatique dont je vous laisse la surprise.
Chers amis,
Je vous ai abandonnés un moment mais reviens avec une cargaison d'idées d'articles. Sans parler des occasions que j'ai manquées, quand je suis en voiture et vois un truc génial mais n'ai pas l'appareil photos sur moi : par exemple ce dimanche, le Papy conduisant son caniche au marché à la brocante d'Aubigny-sur-Nère dans une poussette... Fallait voir les oreilles du caniche ravi voler au vent ! Et la semaine précédente, tout le troupeau de vaches brun clair couché au pied d'un arbre énorme, dans un pré cerné par des bosquets... Je vous en donne au moins une idée.
Je débuterai aujourd'hui par la nouveauté du moment (et la facilité pour moi) : en vous montrant le beau travail de Lyriann, peintre, poète, photographe, cinéaste, réalisateur et formateur !
En effet, en vue d'un prochain festival, il a réalisé un reportage sur un peintre des environs de Cahors, Pierre d'Huparlac. Cet artiste originaire de Bordeaux aime à insérer de l'écrit dans ses toiles, sortes de grafitis sur des murs sombres d'où émergent des fenêtres de couleurs vives (voir également ici).
Le film disponible par Dailymotion est un avant-goût, distinct mais évocateur, du court-métrage de 26 mn réalisé par Lyriann pour le représenter à l'oeuvre. De plus, la musique originale de Mick Byrds est absolument superbe.
(NB : Alain Subrebost, dont le nom est visible au départ, est celui qui dirige la
société de production audiovisuelle du Périgord Noir, "Kodo Prod". Mais à la fin de la vidéo, vous verrez dans le générique les
noms de ceux qui ont travaillé à sa réalisation).
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